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<?xml version="1.0" encoding="utf-8" ?><Search><Pages Count="10"><Page Number="1">memoires de guerre 1914 ‐ 1918 aline masson ( 1902 ) ‐ coincourt ‐ dimanche 11 août 1991. depuis le temps que je le dis : "il faut que j'écrive mes souvenirs de guerre", je me décide enfin à commencer, parce que je vois que d'ici quelque temps les jeunes d'aujourd'hui ne sauront plus ce que notre village a reçu pendant les années de guerre. d'abord je vais essayer de décrire la première : 1914 ‐ 1918 ! j'avais 14 ans et je me souviens très bien des évènements de cette époque, je ne suis pas historienne, mais je vais les raconter à ma façon. dès juillet 1914. les quelques journaux que nous recevions nous faisaient sentir que la guerre était imminente. nous avions, comme journaux hebdomadaires: la frontière de l'est. le journal de lunéville la croix, de l'est qu'un jeune homme de parroy (monsieur bourdon) distribuait.ce jeune homme a été tué par la suite. et puis, quelques privilégiés recevaient le petit parisien par la poste, ainsi que la croix de paris et l'indépendant, journal des républicains dirigé par jaurès dont le représentant au village était notre voisin, monsieur maire théodore. il y avait donc deux clans: les blancs et les rouges, comme on les prénommait en ce temps‐là; passons ! nous étions village frontière, donc avec une brigade de douaniers au nombre de 11 hommes avec leur famille, avec comme chefs, un sous‐brigadier et un brigadier. en plus. il y avait un receveur pour les fraudes. dès fin juillet, ces hommes prirent leur tenue de guerre dans le bois de moncourt. les allemands étaient aussi en branle‐bas. les hommes de la garnison de dieuze étaient en très grand nombre, mais ne sortaient pas du bois que nous n'osions plus approcher. et puis voilà, la mobilisation générale pendant la nuit, le tocsin a sonné et les affiches et placardaient sur les murs. c'était le temps de la moisson qui était bien délaissé. les non mobilisés. les femmes et les hommes encore valides se sont mis à faire ce qu'ils pouvaient. ce 2 août après‐midi, alors que les gens moissonnaient, une patrouille de cavaliers allemands sortant du bois de moncourt par les cresselete, lieu‐dit de l'époque, à toute allure traverse le haut de cumont à richarménil, par le sentier de monsieur maire aimé. la faucheuse jumeleuse était conduite par monsieur chrisment. la patrouille passa à côté d'eux. pris de panique, ils abandonnèrent le travail, attelèrent la voiture et ramenèrent le personnel au village en y jetant un trouble dont je me rappellerai toujours. j'étais chez nous, je brodais pour un magasin de lunéville, broderie à perles, comme c'était l'occupation des femmes, et qui était bien rémunérée. j'entendis ce bruit dans la rue, je sortis vivement et j'entends encore madame vosgien une personne déjà d'un certain âge et qui était dans l'équipe de monsieur chrisment dire:</Page><Page Number="2">"oui, les allemands sont passés tout près de nous". le receveur des douanes monsieur fevemont lui demande si elle peut affirmer qu'il s'agissait bi e n d'allemands et non pas de dragons. "oui", dit‐elle,"je prends cela sur moi, c'était des allemands, ils avaient des pics sur le casque". alors, il partit vivement dans son bureau, alerta la douane et sans doute aussi les responsables du côté français. et voilà les 11 douaniers qui s'installèrent dans la côte des vignes avec armes et bagages. pendant ce temps‐là, moi, de mon côté, je courus à l'etrancourt où mes parents se trouvaient pour moissonner. je racontai cela en passant à la famille jacques. tout le monde cherche, à rentrer au village. au même moment, le patrouille allemande qui était allée jusqu'à la fourrasse revenait au galop. les dragons de lunéville venaient à sa rencontre et les allemands voulaient se mêler à la foule des gens afin de gêner les douaniers qui tiraient sur eux depuis la ruelle des vignes. un douanier visa bien et tua un allemand à la forêt derrière chez nous. je le verrai toujours. il hocha son pied dans l'étrier et tomba au pied du cheval qui s arrêta, l'homme était mort. un autre allemand, tué aussi par les douaniers sur l'autre ruelle des vignes, tomba au plaron. ils furent emmenés le lendemain à einville, les cavaliers furent inhumés au cimetière avec les honneurs militaires. je m'attarde sur ces faits, mais ils sont les premiers actes de cette guerre 1914 et ils sont gravés dans ma mémoire. le lendemain 3 août, la guerre fut déclarée et nous allions la vivre. on pourrait presque dire, en première ligne pendant 4 ans. nous ne recevions plus de journaux. la poste ne venant que par intervalles irréguliers. pendant quelques jours, tout fut calme. les habitants faisaient quand même un peu de moisson, mais il en restera beaucoup sur terre. des patrouilles, de part et d'autre, venaient faire un petit tour au village. je me souviens des premiers allemands. c'étaient de grands cavaliers, 3 ou 4 seulement, avec de grandes lances. les rues étaient désertes tout un chacun était rentré à la maison. je les regardais à travers les volets bien fermés. ils ne paraissaient pas plus hardis que nous, mais ils piquèrent avec leurs lances les canards et les oies qui étaient à leur portée. comme de juste, ils arrivaient en descendant la route de moncourt et repartaient de même quelques heures après, et puis c' était les dragons de lunéville. la première escarmouche s'est faite au bois de la saunière, elle fut très dure pour nous soldats, les ennemis étaient dans le bois et ils attendaient nos pauvres dragons qui eurent beaucoup de pertes.ils arrivèrent ensanglantés au village par la côte du cimetière. ce fut ainsi jusqu'au 15 août, je crois me souvenir de cette date. la veille, les canons français étaient installés derrière chez nous et, pendant le tir, nous nous étions réfugiés dans la cave voûtée, à l'époque habitée par monsieur bauman. le lendemain, il y avait plein de blessés dans les granges et le presbytère. les français avaient attaqué et repoussé les allemands. l'armée française qui se trouvait ici était composée de soldats du midi pas tellement patriotes. " vous ici," me dit 1'un d'eux, "vous êtes aussi allemand que les allemands". alors moi de lui répondre vertement :</Page><Page Number="3">" vous saurez, monsieur, que nous sommes plus français que vous ". les médecins‐majors ne s'occupaient pas de leurs blessés, on les voyait aller à la pêche au canal ou à la rivière. puis ce fut un temps ou l'on croyait bien que l'on ne reverrait plus d'allemands. mais hélas, la retraite de morhange se préparait. on voyait redescendre en désordre nos soldats par la route de moncourt, mais comme je l'ai dit, cette armée n'était pas courageuse et certains se camouflaient. je me souviens d'un de ceux‐là. je le trouvai couché dans notre écurie avec son bonnet de coton sur la tête. c'était la mode en ce temps‐là, tout soldat avait un bonnet blanc dans son sac. quelques jours plus tard, tous les blessés étaient évacués. les tués et il y en avait beaucoup, étaient enterrés dans des fosses communes au cimetière ou dans les champs. c'était des hommes de la commune qui faisaient cela. ce que j'ai oublié le dire, c'est que, alors que nous avions de petites escarmouches avec les soldats du midi, un triste évènement eu lieu. notre maire. auguste jacquot, avait pris la tête du drapeau de la croix rouge afin de ramasser les blessés. après son travail, il offrait à dîner à des hommes de troupe. plusieurs se trouvaient à sa table quand un officier arriva et demanda à l'un d entre eux de sortir immédiatement. l homme ne ce conforma pas assez vite. l autre tira et atteignit le maire qui mourut instantanément. le soir, les allemands revenus demandèrent le maire. sa femme leur annonça la nouvelle, il fut la première victime civile du village, c'était le 11 août 1914. mardi 13 août 1991. je reprends mon récit plus ou moins décousu. je ne me décourage pas et j'espère aller plus loin. j'ai parlé de la retraite de morhange, voici maintenant 1'attaque du grand couronné, c'est à dire dans la direction de nancy. après les derniers traînards de l'armée française, la route de moncourt fut alors envahie par l'armée allemande en chantant et en bon ordre: des journées et des nuits entières, sous un soleil de plomb. infanterie et artillerie bien équipée et uniformes neufs. je n'ai pas encore dit que, dès le premier jour, de la guerre, les français avaient les mêmes uniformes qu'en temps de paix, c'est à dire l'infanterie, bleu marine avec capotes tombant jusqu'aux genoux, et pour la cavalerie, pantalons rouges et bien usés. je me souviens qu'un officier français fit coudre à ma mère un fond de pantalon de drap rouge. il en avait grand besoin alors que nos ennemis étaient habillés de neuf. leur tenue de guerre était couleur feldgraue, c'est à dire gris de campagne. alors, comme je le disais un peu plus haut, ils chantaient et paraissaient heureux. ils ne se croyaient pas loin de paris, car sur un panneau indicateur, il était écrit parroy. pour eux, cela signifiait paris. et puis, une quinzaine de jours passèrent. les allemands cantonnaient dans les maisons, les granges étaient pleines de chevaux. chez nous, nous en avions 26 avec des feldgendarmen, c'est à dire gendarmes de campagne, qui n'étaient pas bons. nous entendions le canon, mais nous ne savions rien des mouvements des 2 armées. quand un beau jour, les chanteurs revinrent, mais ils ne chantaient plus et leurs rangs n'étaient plus en bon ordre. vous dire combien nous étions heureux d'en avoir fini.</Page><Page Number="4">mais le village fut à nouveau pris et repris, tantôt par les uns, tantôt par les autres. les allemands prenaient des hommes en otages et avaient déjà emmené les plus jeunes. les hommes encore valides se décidèrent à partir en zone libre, direction einville. là où se trouvaient les français. quelques‐uns, las d'être partis et voyant que les choses ne changeaient pas, revinrent. jusqu'au 10 novembre 1914, nous fumes toujours soit avec des patrouilles françaises, soit allemandes, ces derniers volaient et réquisitionnaient sous la menace. le 10 novembre au petit jour, à 6 heures et demie, après quelques escarmouches dans la nuit, les ennemis fuirent et une compagnie de soldats français fouilla le village à l'affût de l'allemand. ils longèrent les maisons. fusil à l'appui. toute heureuse, je me levai, j'étais au premier étage. mon père, qui était au rez‐de‐chaussée, en fit autant. il a approché de la fenêtre. les hommes de troupe croyant voir un soldat allemand lui tirèrent une balle dans la tête ( la balle fut retrouvée par là suite, elle était logée dans une poutre, le pointu de la balle a revers afin de faire plus de dégâts). vous dire le reste c'était bien triste. le soldat responsable entendant nos cris entra, il était désolé, il avait tué un père de famille en le prenant pour un allemand. tué à 6 heures du matin, mon père fut emmené au cimetière à 11 heures sous les tirs des allemands concentrés au bois de moncourt. le cortège se composa d'une épouse éplorée, de mon frère 12 ans, moi 14 ans, un grand‐père de 82 ans et 4 porteurs bien courageux. le danger était grand, le cimetière était plein de soldats et les balles sifflaient. je ne donnerai pas d'autres détails, ils sont gravés dans ma mémoire. à 5 heures du soir, les allemands contre‐attaquèrent à nouveau. nos soldats se préparaient encore une fois à nous abandonner. un obus éclata au‐dessus de la fontaine, pas loin de chez nous, le comandant de la compagnie fut tué, son corps fut transporté par des hommes dans un hangar tout près, c'était des soldats du dauphiné. les hommes du village se sauvèrent, il n'en resta que quelques‐uns qui furent emmenés en otage à donnelay, sous la garde de la gendarmerie allemande. mais ils ne subirent aucuns sévices et ce pendant quelques semaines. le front se stabilisant, ils revinrent en bonne santé. coincourt était donc occupé par les allemands. parroy et mouacourt brûlaient. les populations furent évacuées par leurs propres moyens. de ce jour 10 novembre 1914 au 19 mars 1918, nous fumes obligés de vivre avec l'occupant. nous les craignons, ils nous volaient, et puis, petit à petit, ils ne furent plus si durs. nous obéissions à leurs exigences, mais nous ne vivions plus avec autant de peur ni d'angoisse. après avoir épuisé nos petites réserves, le souci du ravitaillement commença. nous avions encore tous du blé que nous concassions avec des moyens de fortune afin de récupérer la farine. nous avions fait des figes avec des gazes et des étoffes fines, nos vieux fours nous servaient bien. cela dura un certain temps, un an je crois. ils nous avaient pris tout le bétail, chevaux, vaches, cochons, mais nous avion des lapins, des poules et des légumes. nous pouvions cultiver nos jardins, nos chènevières, mais pas très loin. ils nous interdisaient de dépasser certaines limites et il fallait un laissez‐passer signé de la kommandantur qui était installée au château. je vais apporter une rectification: ils nous avaient pris tout le bétail, mais ils avaient laissé à chaque famille une vache pour le lait et le beurre.</Page><Page Number="5">ce qui nous faisait encore beaucoup souffrir, c'était les bombardements des français, qui ne s'occupaient guère de la population. les tirs de canon ne s'annonçaient pas le jour, mais la nuit, sur nos maisons, sur nos vaches qui pâturaient. je me souviens d'un tir " au haut du chêne " en plein après‐midi. les quelques vaches qui restaient étaient sur ce petit sommet. les champs étaient tous en friche. on ne gardait pas les terrains de ses voisins. c'étaient des pâtures partout. les pauvres vaches qui nous étaient bien précieuses ont reçu une salve d'artillerie tirée des bois de parroy. plusieurs furent tuées. il faut que je vous dise aussi que le front était stabilisé. les premières lignes françaises étaient à la forêt de parroy. côté " la tuilerie " c'était une ferme qui appartenait à la famille ligot et la chapelle de jevicourt située entre les bois et le pont du canal, elle est dédiée à notre dame de pitié. un pèlerinage se faisait tous les ans les vendredis avant le dimanche des rameaux. de l'autre côté du canal, c'était l'étang de parroy qui servait de limites aux troupes françaises. nous n'étions pas loin du front et bien placés pour recevoir les tirs d obus et de balles qui venaient jusqu'au village. une jeune fille. marcelle didon, en reçut une dans la cour de monsieur grouyer. la balle ayant ricoché, elle la reçut dans le foie. elle fut évacuée par les allemands à l'hôpital de dieuze d'où elle reviendra guérie. combien de civils ont subi le même sort. combien furent tués ! leurs noms sont inscrits sur le monument aux morts. je me souviens qu'un jour, vers midi, je ramenais ma vache par le chemin du cimetière, j'entendis tout à coup, un tir de fusil. le temps d'en parler et la balle tomba à 5 centimètres de mes pieds. elle fumait encore, et provenait du côté dé la tuilerie. bien que n'étant pas un soldat allemand, j'avais été visé par les français. il faut vous dire aussi que les ennemis avec lesquels nous étions obligés de vivre avaient des cantonnements dans le village et dans les maisons inoccupées. les troupes changeaient tous les 8 jours. ils avaient fait des gros travaux de tranchées et d'abris. le haut de cumont était en première ligne cette côte était traversée de part et d'autre par des ouvrages sous‐terrain, de même que le haut du chêne. leurs travaux débutèrent au petit chemin se terminaient a la route de parroy ces travaux étaient consolidés au‐dessus et sur les côtes par des planches qu'ils apportaient par convois la nuit et toujours par la route de moncourt. cette route était bien souvent visée par les français. pour se protéger et afin de pouvoir s'en servir jour et nuit, les 2 côtes avaient été camouflées par des panneaux de roseaux bien ficelés et attachés d'un arbre à l'autre. nos occupants étaient presque toujours des bavarois. secteur tranquille. ils venaient ici en repos 8 jours dans leurs tranchées de première ligne, 8 jours au village. ils nous parlaient de verdun, ils allaient le gagner. puis un jour, ils étaient rappelés sur le front, sans joie. je vous assure, nous entendions d'ici le bruit sourd des canons jour et nuit. nous ne revîmes jamais ces hommes. d'autres les avaient remplacés. toujours le même rite : tranchées, cantonnement au village. on faisait leur cuisine, ils venaient la chercher la nuit pour les troupes dans les abris. de religion catholique, ils avaient un aumônier bavarois. en 1917 au temps de pâques, il vint faire un office dans notre église tous les habitants y étaient invités. cet aumônier est monté sur la chaire et nous a fait une homélie en français où il nous a dit : "nous, peuple allemand, nous avons la persuasion de la victoire". tout en l'écoutant, mous ne le croyions pas, nous nous avions toujours l'espoir ou contraire.</Page><Page Number="6">je reviens au ravitaillement. il se faisait autrement, avec l'aide de la croix rouge et du roi d'espagne. nous avions un peu plus de vivres par cirey ou le maire. monsieur job, ayant remplacé notre maire défunt avait un cheval et une voiture. tous les mois, par ce moyen, il allait chercher le plus nécessaire : de la farine, du saindoux, du sucre qui nous manquait tant, de l'orge grillée qui remplaçait le café et encore d'autres choses dont je ne me souviens plus. tout nous était distribué dans la grange de monsieur job en fonction du nombre de personnes de la famille. des bruits selon lesquels nous pouvions être expatriés circulaient. un jour, cela devint réalité. on nous prévint quelques jours avant le 1er mars que nous allions devoir faire nos bagages avec ce que nous pouvions emporter par nos propres moyens, et laisser sur place tout les reste. nous ne savions pas où nous allions. c'était un bien triste moment, je vous l'assure. le 19 mars 1918, avant la nuit, il y eut une réunion : tout le monde était à l'église avec ses paquets à la main. notre grand‐père pierre avait 80 ans, il venait d'être blessé à la jambe par un éclat d'obus et avait gardé le lit une dizaine de jours avec un peu de grippe. au cours d'un bombardement plus fort que d'habitude, nous avions voulu qu'il vienne avec nous dans un abri appelé la maison rouge, que les allemands avaient fortifiée très solidement et qu'ils acceptaient de mettre à notre disposition en cas de bombardement sur le village, c'était la maison kuhn d'aujourd'hui, mon grand‐père un vieux de crimée n'avait jamais peur. tout pouvait tomber la nuit, il restait dans son lit et le jour, il ne se dérangea pas pour aller aux abris. ce jour‐là, nous avions tellement insisté qu'il vint avec nous. au petit jour il était las et voulut sortir. il y avait deux escaliers pour descendre. un brave petit allemand, que nous connaissions par son cantonnement, était à côté de chez nous, helmut, voulut l'aider à sortir. il allume sa lampe de poche et, au même moment, un coup éclata tout près de la porte. grand‐père reçut un éclat et helmut eut un flot de sang qui sortit de son cou. évacués, nous avons appris par ses copains qu'il n'était pas touché grièvement et qu'il s'en sortirait. mardi 30 août 1991. je reprends notre départ. le 19 août au soir donc, réunion à l'église, jeunes comme vieux. des cultivateurs de moncourt, réquisitionnés vinrent avec des chariots à tombereau et des chevaux. ils devaient laisser monter les vieux : on y mit nos bagages et nous partîmes par la route de moncourt vers ley. on s'y arrêta à la sortie du village, il y avait un abri. de celui‐ci partait un petit train de wagonnets dont l'armée se servait pour transporter de la houille ; ils étaient tout noirs, mais on nous y fit monter et asseoir sur nos bagages. ce petit train sur rails nous emmena à azoudange dans l'après‐midi. on nous déposa dans le fossé près de la gare jusqu'à la nuit. la nuit tombée, on nous fit faire une centaine de mètres jusqu'à la gare où un train était à quai. nous montâmes dans des wagons de marchandises, toujours assis sur nos bagages. à chaque entrée de wagon, une sentinelle devait nous surveiller, mais elle n'était pas mauvaise. elle avait la consigne de fermer les portes le train parti. elle les ouvrait pour ne les refermer qu'à l'entrée des gares.</Page><Page Number="7">où nous allions ? nous n'en savions rien. nous avions bien vu que nous étions au luxembourg puis en belgique. après avoir traversé un long tunnel, nous arrivâmes, à la nuit, au pont de sçay. là aussi, on nous attendait. c'était des belges, qui parlaient le français comme nous d'une façon bien simple. ils n'avaient pas beaucoup de moyens de transport, un seul tombereau attelé à un cheval allait nous emmener à 2 kms. le pauvre grand‐père à pied n'en pouvait plus, il avait 86 ans. on nous déposa dans une école bien chauffée, avec de la paille fraîche. le lendemain matin, on partagea notre groupe dans les différentes maisons qui pouvaient nous loger. pour notre part, nous étions dans une ancienne salle de café sans mobilier. dans la journée, on nous apporta deux lits avec une lingerie bien usagée et une vieille cuisinière pour faire notre manger. c'était déjà mieux et il fallait bien s'en contenter.. nous avions apporté 2 couvertures qui nous servirent bien. comme batterie de cuisine, c'était minable. nous avions trouvé à acheter quelques casseroles et une grosse poêle. nous avions eu la précaution d'apporter nos fourchettes, cuillères et couteaux. cela n'aurait pas été facile d'en trouver. nous avons couché sans draps pendant notre séjour dans cette salle. les occupants de la maison, je veux dire les habitants, en avaient à peine pour eux, ce n'était pas pour en donner à des réfugiés. je signale que nous étions en wallonie. les gens entre eux parlaient le wallon, mais ils connaissaient tous le français. nous étions à comblain‐au‐pont à une vingtaine de kilomètres de liège : un beau pays touristique, mais pauvre comme job. le seul travail de la population était les carrières, et, pendant la guerre, elles n'étaient plus exploitées, c'était le chômage. les hommes ne savaient que faire, la plupart du temps, ils se réunissaient face à notre chez nous du moment, nous étions sur la grande place. ils jouaient aux sous. les gens de coincourt étaient partagés dans plusieurs agglomérations : comblain‐au‐pont, le plus beau bourg ; belles maisons, belles façades, mais pour la plupart il n'y avait rien dedans, une belle rivière traversait ce bourg. je crois qu'elle s'appelait l'ourthe. fraiture à quelques kms en logeait d'autres ainsi que auneux ( oneux ) pont de sey ( pont‐de‐sçay ). comme nous n'avions rien à faire, nous allions nous voir de temps en temps et puis, nous avions fait des amitiés. le curé du pays considérait bien les réfugiés, nous pratiquions plus notre religion que les gens du pays. nos propriétaires étaient de ceux‐là ; je les ai entendus dire : " ces français, je me demande, ils ont fait la séparation de l'église et de l'état et ils sont toujours à l'église ". encore une fois, parlons du ravitaillement. c'était une question importante : nous ne pouvions rien attendre des belges, qui n'en avaient pas assez pour eux. les premiers jours, nous avions encore des provisions apportées de chez nous. puis nous avons appris que le ravitaillement venant de cirey nous avait suivi et allait nous être distribué dans une salle de la commune, et ce fut ainsi tous les mois jusqu'à notre départ de comblain le 30 mai. nous n'avions plus de pommes de terre de coincourt et bien d'autres choses encore nous manquaient ainsi : nous sortions de table avec la faim. mon grand‐père, vu son âge, avait droit à un demi‐litre de lait par jour. il fut bon pendant 3 jours puis ce fut du lait de brebis, nous le buvions quand même de mauvaise grâce, mais pour nous nourrir. à fraiture et à oneux, nos compatriotes trouvaient plus que nous de quoi manger, car c'était de petits hameaux et les gens</Page><Page Number="8">cultivaient un peu des jardins, de petits lopins de terre. à comblain, nous avions la soupe populaire tous les jours à midi. avec mon petit pot de camp, je m'y rendais à pied. un litre de soupe pour quatre et des féveroles concassées composaient le repas qu'aujourd'hui nos chiens n'en voudraient plus. nous avions aussi une bonne ration de haricots de couleur noire, ma mère nous les faisait cuire tels quels en y ajoutant un peu de saindoux, mais nous n'en avions cependant pas assez. madame mitoire albert, qui demeurait à fraiture, nous cédait sa part de temps en temps. ma mère avait essayé de cuire des orties, mais elle ne recommença plus, car c'était immangeable. 28 août 1991. je reviens un peu en arrière, pour dire qu'il n'y avait pas que notre village qui avait été déporté en belgique. à quelques kilomètres de nous, juvrecourt avait subi le même sort, lies aussi, igney et avricourt étaient aussi à comblain au pont, il y avait aussi quatre hommes de réchicourt : messieurs boubel, defrance, barbelin et je crois lacrisse. pourquoi seulement quatre ? parce que ces quatre hommes, au moment où les autres habitants se sauvaient vers la france, étaient otages, délivrés ils rentrèrent à réchicourt et ne purent plus aller ailleurs, le front était à peu près stabilisé et il n'y avait plus moyen d'aller de l'autre côté. quelques jours avant le 11 novembre, nos jeunes à straimont sentaient venir la débâcle allemande, leurs geôliers les abandonnaient. s'ils étaient restés sur place, ils auraient pu être délivrés par l'armée française qui s'avançait vers la belgique. ils avaient cru bien faire en retournant à comblain mais pour revenir en france, les réseaux de chemin de fer avaient été détruits par les allemands en déroute. fin décembre, ils obtinrent, après bien des démarches, l'autorisation de rejoindre la france par dunkerque, accompagnés de tous les détenus, femmes et hommes, restés à comblain : seulement les jeunes étaient à straimont. l'armistice étant signé et nous étant à einville, n'avions qu'une envie : aller voir coincourt. il fallait quand même attendre qu'un passage se fasse. nous savions bien que nous allions trouver des quantités de fils barbelés. après une dizaine de jours, maman et moi avec madame clausse joséphine qui était à raville, décidons de faire le voyage à pied. d'einville au pont de spincourt, tout était normal. après le pont, le canal était vide. à bauzemont, cela commença à dégénérer en demi‐ruines, et puis, à mesure que nous avancions, c'était toujours pire. nous suivions le canal par le côté gauche. arrivées à l'étang de parroy, il y avait, à l'époque, un gros trou d'eau entre le canal et l'étang : ce trou a été comblé seulement après la guerre de 1939‐1945. pour passer, il y avait un pont avant les guerres qui fut détruit à chaque fois. je reviens à ce passage particulièrement difficile, une passerelle faite de planches bien tremblantes, permettait de le franchir. après l'avoir franchi, c'était un réseau très serré de fils de fer barbelés, jusqu'à l'approche du village de parroy. un petit passage avait déjà été fait et nous l'avons suivi. le village de parroy n'était qu'une ruine. enfin, nous arrivâmes sur la route de coincourt. nous apercevions le clocher, bien debout comme nous l'avions laissé. ce n'était pas le même que celui d'aujourd'hui : il n'était pas beau, de style très ancien et pose sur la sacristie d'aujourd'hui. avant la guerre 1914‐1918, il avait été question d'en faire un autre : des projets avaient été faits. et puisque la commune avait les fonds rapport à différents dommages de guerre, nous avons eu le clocher actuel qui revalorise un peu notre vieux village.</Page><Page Number="9">dimanche 15 septembre 1991 je reprends le crayon que j'avais délaissé un certain temps, il faut pourtant que je termine. j'arrive à la fin. nous arrivions au village par le chemin du sauveur à corson, la route était barrée par un grand réseau de fils barbelés qui s'étendait dans toute la forêt jusque derrière nos maisons, jusqu'au haut du gué. nous allâmes tout d'abord à l'église, aucun dégât. nous arrivâmes chez nous, pillés à fond, des trous d'obus sur le toit, plus de porte de grange, plus de fenêtres. dans la chambre derrière, le plancher était arraché, plus de plafond. dans toutes les maisons, c'était à peu près pareil, une seule maison avait été brûlée, c'était chez monsieur auguste barbier. nous n'étions pas déçues, nous attendions encore plus de mal. l'essentiel, c'était qu'avec un peu de courage, nous pourrions rentrer chez nous, rien ne vaut son petit chez soi. début mars, des camions militaires étaient à la disposition des réfugiés qui voulaient rentrer chez eux . du papier huilé pour boucher les trous, sorte de toiles nous était distribué à volonté. avec un peu de mobilier que nous avions rassemblé, nous voilà revenus. et beaucoup avaient déjà fait comme nous. il faut dire que, pour nous aider à vivre, l'allocation "réfugiés" nous avait été donnée un certain temps. le lard d'amérique et de gros morceaux de bœuf congelé nous parvenaient par camion militaire. je pense que c'était des restes de l'armée. c'était mangeable, mais il ne fallait pas être difficile. et puis toutes les choses se sont remises tout doucement. nous avions un contingent de vaches jaunes venues de je ne sais d'où, des chevaux réformés de l'armée, un fonds de roulement. je me souviens que le premier était de 3000 francs par famille. nous avions une prime pour tous terrains défrichés, sous le contrôle de commissions agricoles. les maisons étaient réparées : des entreprises italiennes étaient autorisées et payées par des commissions de dommage de guerre. les grands réseaux de fils de fer barbelés avaient été enlevés par des indochinois. les hommes du village démolissaient les plus faciles travaux que les allemands avaient fait un peu partout, nous nous en servions comme bois de chauffage. conclusion. j'ai écrit dans ces quelques pages, les faits les plus intéressants qui ont marqué ces quatre années que les habitants de coincourt ont vécues. si je m'arrêtais à d'autres détails, il me faudrait encore écrire un grand nombre de pages. je crois que j'ai décrit l'essentiel. depuis longtemps déjà, je voulais le faire, avec un peu de courage, j'y suis arrivée. on me pardonnera les fautes d'orthographe et les mauvaises interprétations, j'aurais pu mieux faire, mais j'ai écrit au fil des idées. on croyait ne plus revoir les horreurs de la guerre et voilà que 1939‐1944 arriva. le village paya encore un lourd tribut de destructions. si j'en ai le courage, je raconterai tout cela une autre fois. coincourt le 18 septembre 1991 aline masson</Page><Page Number="10">ce que j'ai oublié de dire dans mon récit 1914‐1918, c'est l'arrestation d'un de nos compatriotes tout proche de chez nous, monsieur françois charles 55 ans, célibataire, un homme simple plutôt naïf, mais incapable de faire ce que l'autoritaire allemand lui reproche : il serait un espion au service de la france et aurait allumé un feu suivi d'une fumée derrière sa maison, ce feu et cette fumée ont été vu depuis les premières lignes allemandes, il est emmené en prison et sera jugé à 7 ans de prison, libéré par l'armistice du 11 novembre 1918, il rentre en france par longwy, où il décède dans l'hôpital de cette ville de la grippe espagnole. oublié aussi que l'amérique est entrée en guerre contre l'allemagne en 1917, les allemands faisant une avance sur le front bures, étang de parroy, ils ramèneront un groupe de soldats américains, ils les laisseront toute la journée, près de leur maison rouge de façon à nous les faire voir tellement ils sont heureux. liste des personnes qui ne seront pas rapatriées : m. chrisment père mme mirgon charles avec son fils paul 4ans mme boubel charles avec sa petite fille yvonne 4 ans mme georges épouse d'un douanier mlle guise amélie mlle guise joséphine ( deux sœurs ) mlle marie masson mlle jeanne masson ( deux sœurs ). elles resteront à comblain au pont jusqu'à l'armistice du 11 novembre 1918. liste des jeunes hommes : chrisment julien 20 ans contal charles 19 ans barthélémy jean baptiste 19 ans l'hommée gaston 18 ans pierre auguste 16 ans ils seront transférés dans une forêt des ardennes belges près d'arlon dans une scierie, soumis au travail obligatoire, jusqu'à l'armistice du 11 novembre 1918 ; j'oubliais : victor merel 18 ans, il sera rapatrié avec la population de coincourt, en juin 1918, ainsi que edmond lebon 18 ans paul barbelin 16 ans adrien noël 16 ans</Page></Pages></Search>