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<?xml version="1.0" encoding="utf-8" ?><Search><Pages Count="139"><Page Number="1">alcide dusolier ce que j'ai vu du 1870 au 1er février 1871 l'agonie de l'empire. le quatre septembre. — le dictateur gambetta. paris ernest leroux, éditeur 28, rue bonaparte, 28 1874</Page><Page Number="2"></Page><Page Number="3">dédicace je dédie ce petit livre, écrit au courant de mes souvenirs, à mes frères des cam-pagnes. il ne contient rien que de vrai et de prouvé. puisse-t-il les aider à se défendre contre les récits mensongers de la réaction, qui, depuis trois ans et demi, assiégent infati-gablement nos bourgs et nos villages ! a. d.</Page><Page Number="4"></Page><Page Number="5">ce que j'ai vu du 7 aout 1870 au 1er février 1871. i. n***, 15mars 1874. je me souviens, comme d'hier, du jour où nous apprîmes ici l'écrasement de mac-mahon à reichshoffen. c'était le 7 août, vers cinq heures. on votait, ou, plutôt, on avait fini de vo-ter. le maire venait d'ouvrir la vaste caisse en bois blanc où, depuis la veille au matin, se coulaient, par une fente étroite comme en ont les anciennes tirelires, les bulletins des habitants appelés à nommer leurs conseillers municipaux. assis au bureau, disparaissant au milieu des électeurs penchés sur eux et</Page><Page Number="6">— 8 -qui, parfaitement rassurés sur le résultat d'une guerre inaugurée par la glorieuse af-faire de saarbrück, réservaient leur inquié-tude à l'issue de la bataille municipale, les scrutateurs avaient commencé le dépouille-ment, quand, tout à coup, un citoyen entra vivement dans la salle et nous annonça « une grande victoire de mac-mahon.... » où remportée ? il n'en savait rien ; mais le télégramme, encore à la sous-préfecture, allait tout de suite être affiché sur la façade de l'hôtel de ville. on reçut la nouvelle avec joie certaine-ment, mais sans exaltation. etre victorieux cela semblait si simple, si naturel, si forcé ! a peine le survenant eut-il parlé que nous entendîmes un roulement de tambour. c'é-tait la dépêche qui arrivait. elle fut fixée contre le mur par quatre pains à cacheter, puis lue à haute voix. hélas! nous, qui, du premier étage, de la salle du vote, avions écouté par les fenêtres, nous crûmes avoir mal compris, et nous voilà, tout affolés et criant : « c'est impossible! » à dé-</Page><Page Number="7">— 9 -gringoler le grand escalier qui mène au per-ron de l'hôtel de ville. hélas ! un coup d'oeil jeté sur le petit carré de papier suffit pour nous convaincre de la réalité de notre malheur. alors, quelle dou-leur, quelle désolation ! on ne se connaissait plus. les uns s'échappaient en imprécations contre l'empire et contre la prusse., levaient le poing, menaçaient; d'autres, navrés, abat-tus, pleuraient silencieusement; — seuls, quelques-uns, plus calmes, assuraient que rien n'était perdu, qu'il y avait eu surprise... « peut-être, même, la nouvelle était-elle fausse... il fallait attendre....et, d'ailleurs, au cas où l'échec serait vrai, il serait bientôt vengé... gela ne tirait pas à conséquence... car il est impossible que nous n'en sortions pas, il est impossible que la prusse nous résiste ! » « oui! oui! vous avez raison, ce n'est rien, répondait-on de tous les côtés, nous ne pouvons pas être battus ! » et l'on voulait paraître confiants, on es-sayait même de sourire. pourtant les visages 1.</Page><Page Number="8">- 10 -demeuraient pâles, et c'est le coeur gros que chacun rentra chez soi, laissant le maire et ses assesseurs, là-haut, dans la salle du conseil, proclamer devant quelques candidats achar-nés les vainqueurs et les vaincus du scrutin : il y avait désormais d'autres combats où s'in-téresser.</Page><Page Number="9">11 — ii. a partir de ce jour, la physionomie de la petite ville, insouciante d'ordinaire et légè-rement égoïste, changea du tout au tout. on était triste? non; du moins, on l'était au-trement que la veille, ou, plutôt, on était grave, ce qui est la façon virile d'être triste. cependant, les journaux, reproduisant des lettres de l'armée qui révélaient que nos sol-dats manquaient de vivres, d'ambulances et de munitions, que nos canons n'avaient pas de chevaux pour les traîner, nos places for-tes, d'artillerie ni d'artilleurs pour les dé-fendre, que l'incurie, l'incapacité et le dé-sordre étaient les vrais généraux en chef de nos malheureuses troupes1, éveillaient l'in-1. de toutes parts on réclamait à grands cris les objets de campement les plus nécessaires aux sol-dats, aussi bien que les approvisionnements les</Page><Page Number="10">- 12 — quiétude chez les plus mâles,— et, chez tous, excitaient l'indignation la plus vive. pas de plus indispensables. sur certains points, faute de boulangers, on mangeait le biscuit, qui commen-çait à manquer dès les premiers jours, de telle fa-çon que le major général lui-même (celui qui jurait à la tribune, une semaine auparavant, que tout était prêt !) couronnant cette série de plaintes, dont il aurait pu prendre sa part, écrivait : « je manque de biscuit pour marcher en avant ; » et l'on n'était qu'au 39 juillet! (revue des deux mondes, 1er février 1874.) je pourrais donner ici les dépositions des inten-dants généraux friant, wolf, de cevilly, de la valette, et les dépêches des chefs de corps, rassem-blées dans le rapport accablant de m. d'audiffret-pasquier. mais à quoi bon? elles sont dans toutes les mémoires, et, tous aussi, nous nous souvenons du cri d'indignation poussé par le général du-crot : « on se sent pris d'un véritable désespoir, lorsqu'on pense que nos affreuses humiliations sont la conséquence d'une imprévoyance sans nom, d'une incapacité absolue, d'un fol entête-ment! vainement, pendant cinq ans, nous avons sonné la cloche d'alarme : on n'a pas voulu l'en-tendre, et, par cet aveuglement fatal, on est arrivé à nous infliger toutes les hontes de la défaite, toutes les humiliations, toutes les douleurs de la capti-vité!... vous ne savez pas ce que nous avons souf-fert; non, vous ne le saurez jamais ! »</Page><Page Number="11">— 13 - doute, on était livré! aussi, l'on ne se gênait pas pour maudire publiquement ce criminel empereur. la fièvre était générale. hommes, femmes, nul ne pouvait demeurer à la maison, toute la population vivait dehors, sur l'immense place qui s'étend devant l'hôtel de ville. on restait là en permanence, attendant les dé-pêches, et cinq minutes ne se passaient pas que l'un ou l'autre ne fût expédié du côté de la sous-préfecture pour voir si l'on n'appor-tait pas quelque nouvelle. l'anxiété de cette époque ne se peut imaginer. si, de toute l'a-près-midi nous n'avions rien reçu, nous pen-sions que l'autorité gardait devers elle et nous cachait les télégrammes... un soir, la foule se rua sur la sous-préfecture, criant qu'elle voulait savoir, qu'elle voulait qu'on lui dit tout ! le sous-préfet n'avait rien. on finit par se retirer, mais pleins de colère et de soupçons. c'était le soir, principalement, entre huit et neuf heures, que les dépêches arrivaient et qu'elles étaient affichées à l'hôtel de ville. point de réverbères allumés. sur la place, la</Page><Page Number="12">- 14 - foule impatiente, allant et venant dans la nuit sombre. « la voilà ! » s'écriait quelqu'un, qui, posté en sentinelle à la naissance de la rue qui continue la place, signalait soudain le domestique du sous-préfet, lequel arrivait en courant : « la voilà !» et la masse de se précipiter, chacun voulant voir, voulant lire le premier. c'était, tout d'abord, une confu-sion inexprimable. enfin, l'ordre se faisait peu à peu; et sur la désignation de la foule, un de ceux qui avaient la voix la plus forte et la plus claire lisait la dépêche à la lueur d'un bout de chandelle, au milieu d'un si-lence terrible. ah ! qu'elles étaient lamentables, ces dé-pêches ! je me rappellerai toute ma vie cette soi-rée du 10 août, où nous entendîmes la fa-meuse «proclamation aux français, » rédigée par ollivier et autres grands ministres : « quelques-uns de nos régiments ont suc-combé sous le nombre, disait le coeur-lé-ger... comme en 1792, et comme à sébas-topol, que nos revers ne soient que l'école de</Page><Page Number="13">— 15 — nos victoires ! ce serait un crime de douter un instant du salut de la patrie, et surtout de ne pas y contribuer. debout donc, debout! et vous, habitants du centre, du nord et du midi, sur qui ne pèse pas le fardeau de la guerre, accourez d'un élan unanime au se-cours de vos frères de l'est ! » ce fut une stupeur. « comment ! on nous assure que, seuls, quelques régiments ont succombé sous le nombre,— et l'on adresse à la nation un appel désespéré, comme si tout était perdu ! qu'est-ce que cela signifie et que faut-il croire? mais ils ne diront donc jamais la vé-rité ! » le lecteur, arrivé aux noms des signataires de la proclamation, n'en put jeter que deux à la foule, tant l'exaspération était grande: « non ! non ! s'écriait-on de toutes parts, nous les connaissons trop ! » les jours suivants furent remplis par de tristes adieux : c'étaient les anciens mili-taires qu'on requérait, les engagés volon-</Page><Page Number="14">— 16 — taires, les jeunes gens qui devançaient l'ap-pel de leur classe. tout le monde, tout ce qui pouvait marcher les accompagnait, au chant de la marseillaise, au delà du fau-bourg, en pleine campagne; — et, après avoir entendu, à genoux, la tête découverte, la grande invocation des vieux de la pre-mière république : amour sacré de la patrie ! on se serrait une dernière fois la main, puis on se séparait au cri, au cri unique de : vive la france ! jamais un : « vive l'empe-reur! » ne déshonora ces départs. les auto-rités elles-mêmes n'osaient plus acclamer ce nom maudit, elles se contentaient, elles aussi, de crier : vive la france ! cette pauvre france que le maître venait d'ouvrir à l'in-vasion étrangère.</Page><Page Number="15">— 17 iii. ce cri sacrilége de vive l'empereur ! fut cependant poussé encore une fois sur le sol de la patrie française; il le fut, le 16 août, par la populace de paysans qui, pris d'une sorte de folie comme celle qui, parfois, s'empare des boeufs dans les champs de foire, sous les morsures du soleil, torturèrent, tuèrent et brûlèrent à hautefaye mon infortuné cama-rade alain de monéys. on l'assommait de coups de bâton : vive l'empereur ! on lui arrachait les cheveux : vive l'empereur ! on le traînait par les jambes à travers les ruelles du bourg, sa tête sanglante sonnait sur les cailloux, son corps déchiré sautait de droite et de gauche : vive l'empereur ! vive l'empereur ! et lorsque, demi-mort, respirant à peine, ces sauvages l'arrêtèrent dans une mare desséchée pour le flamber avec des bottes de paille généreuse-</Page><Page Number="16">— 18 — ment offertes, c'est au cri de vive l'empe-reur ! qu'on mit le feu, c'est au cri de vive napoléon! que cette multitude insensée dansa autour du jeune martyr qui se débattait en-core, qui se retournait sur le bûcher, — et que la graisse de son corps coula sur deux pierres plates que j'ai vues, toutes tachées de cette graisse humaine, au greffe du parquet de la ville. on leur avait tant dit et répété depuis vingt ans, à ces paysans superstitieux, que l'empereur était « l'élu de la providence, » que tout bien, tout bonheur venait de lui— et tout le mal des autres (les autres, c'est-à-dire les légitimistes, les républicains, les or-léanistes) ; — lui-même, il prenait un si grand soin, chaque année, à l'ouverture des cham-bres, de se réclamer de cette providence et de s'en dire l'homme d'affaires, que la masse rurale avait fini par adopter à la lettre cette imprudente déification d'un des souverains les plus incapables et les moins honnêtes dont la france ait eu à souffrir. oui, pour nos campagnes, cet empereur était comme un dieu, il en avait réellement</Page><Page Number="17">— 19 — les attributs, et le principal de tous : l'infail-libilité. aussi, les paysans le tenaient-ils quitte de toute responsabilité dans nos désastres : « il n'était cause de rien. » si nos soldats avaient été si lamentablement accablés dès le début,la faute n'en était pas aux géné-raux qu'il avait faits, au manque des prépa-ratifs les plus élémentaires qu'il avait négli-gés, non plus qu'à l'insouciance inouïe qu'il avait montrée en déclarant la guerre sans con-naître les forces du peuple qu'il provoquait; — non, l'empereur n'était pas coupable, c'était les autres ! « jules favre et gambetta ont caché les armes, » disait-on à ces inno-cents ; et ils croyaient le dire incroyable, et ils répétaient le dire absurde. est-ce que l'empereur, en effet, pouvait être vaincu, s'il n'était pas trahi? et par qui trahi? qui avait intérêt à le livrer? chez nous c'était « les nobles et les prêtres, » lesquels, on le savait bien, expédiaient journellement de l'argent aux prussiens. on citait les sommes : le curé de v... avait envoyé 16,000 francs; le comte de g,.. 25,000, etc., etc.</Page><Page Number="18">— 20 — et voilà pourquoi alain de monéys qui, pour son malheur, avait la particule, fut brûlé vif par des paysans idolâtres, au cri de vive napoléon 4 ! le crime d'hautefaye fut la dernière ma-nifestation en faveur de la dynastie. 1. dans ce même mois d'août, des tentatives d'assassinat, inspirées toujours par cette idée que l'empereur était trahi et que les adversaires de sa politique faisaient passer de l'argent à la prusse, eurent lieu dans la somme, le haut-rhin et la vienne : dans la somme, contre le comte d'es-tourmel, légitimiste; dans la vienne et le haut-rhin, contre m. jaquot et le député tachard, ré-publicains tous les deux.</Page><Page Number="19">- 21 — iv. a cette époque, il n'y avait plus, à vrai dire, un seul bonapartiste en france. napo-léon iii était tombé, bien avant le 4 sep-tembre, dans le coeur même de ceux qui l'a-vaient le plus aimé. c'est qu'alors on se laissait aller de bonne foi à la générosité française, c'est qu'étant patriote, ami de son pays, on était naturellement ennemi de l'em-pire. tous, sans exception, détestaient l'homme et son entourage ; tous, se rappelant cette séance décisive du 15 juillet où m. thiers s'écriait au milieu des clameurs injurieuses de la majorité : « je regarde cette guerre comme souverainement imprudente » et aver-tissait le gouvernement « qu'il n'était pas prêt ; » où mm. gambetta, j. simon, favre, arago, s'épuisèrent à supplier le corps légis-latif de réfléchir au moins, avant d'engager</Page><Page Number="20">_ 22 le pays dans une si redoutable aventure ; — tous, se rappelant la sotte forfanterie des cassagnac, des jérôme david, des piré, de-vant cette raison et ce patriotisme clair-voyant, tous, les plébiscitaires comme les autres, traitaient suivant ses mérites cet em-pereur, qui avait osé affirmer par ses mi-nistres « qu'on avait pris toutes les pré-cautions contre les menaces de la prusse » (ollivier). et les bonapartistes désabusés de se frap-per la poitrine et de pleurer leurs « oui » du 8 mai ! je les ai entendus, moi qui trace ces pages douloureuses, mes oreilles sont pleines encore de leurs repentirs indignés. oh ! ce n'était plus comme au beau jour de la décla-ration de guerre, quand on voyait des bour-geois paisibles, devenus subitement enragés, soutenir, avec des yeux furibonds et l'écume aux lèvres, qu'on devrait pendre par les pieds gambetta, jules favre et thiers, et leur mettre le feu à la tête ! dès lors, la république était faite dans les esprits, les plébiscitaires eux-mêmes, je le répète, ne voulant plus de l'empire, et</Page><Page Number="21">_ 23 — personne ne songeant au bourbon non plus qu'aux d'orléans. n'est-il pas vrai, réaction-naires, qui n'avez, aujourd'hui, que des in-vectives pour « l'impie révolution du 4 sep-tembre » et dont l'impudence provoque le dégoût de tous ceux qui vous ont vas et en-tendus en août 1870 ? la république ! si tous ne l'attendaient pas, qui ne s'y attendait alors? elle était fatale, nécessaire, forcée ; — le seul reproche qu'on puisse adresser à paris, c'est de ne pas l'avoir donnée à la france immédiatement après reichshoffen, c'est de n'avoir pas déposé tout de suite ce funeste bonaparte qui, au lieu de laisser mac-mahon revenir sous paris, allait l'envoyer à un carnage aussi affreux qu'inutile avec ses quatre-vingt-dix mille hommes. napoléon détrôné, c'était sedan évité ; l'empire par terre, c'était la france debout. ah ! criminelle révolution, que n'es-tu ve-nue plus tôt ; et pourquoi faut-il que nos dé-putés républicains, retenus par la crainte qu'on ne les accusât de profiter des premiè-res défaites pour s'emparer du pouvoir et de</Page><Page Number="22">— 24 — n'avoir pas laissé l'empereur faire tout le possible, n'aient pas obéi aux sollicitations du peuple parisien qui sentait bien, lui, que, tant que la dynastie resterait, tant que la france serait menée par des ollivier et des jérôme david, tant que la république, enfin, n'aurait pas chassé les gouvernants auxquels nous étions abandonnés, on devait s'attendre à tous les malheurs, à tous les désastres ! quelle faute, d'avoir ajourné la répu-blique !</Page><Page Number="23">v. c'est le 4 septembre au matin que nous apprîmes ici la boucherie faite à sedan de nos pauvres soldats. le jour naissait à peine, le ciel était brumeux, l'air mouillé, quand, de ma mai-son située tout à côté de l'hôtel de ville, j'entendis sur la place une grande rumeur ; en même temps, mon domestique effaré entra dans ma chambre et me dit : « levez-vous, monsieur, venez vite, c'est épouvantable ! » a peine vêtu, je descendis en courant. cer-tes, c'était épouvantable, désespérant. qu'était reichshoffen en comparaison? sur le mur, une proclamation, signée du comte de pali-kao, de j. david et de leurs dignes collègues, d'où se détachaient ces nouvelles sinistres : « mac - mahon est blessé grièvement... wimpffen a capitulé... quarante mille</Page><Page Number="24">— 26 - hommes sont prisonniers (on mentait com-me toujours, ce n'était pas 40,000, mais 80,000 et davantage)... » enfin, et tout au bout, à la. troisième avant-dernière ligne, comme si, pour les ultra-impérialistes du ministère, cela n'avait pas d'importance, et qu'ils eussent compris que napoléon iii ne comptait plus : « l'empereur a été fait prisonnier dans la lutte. » rien que cette courte phrase, jetée là, toute nue, toute sèche, dédaigneusement, comme un renseignement sans valeur et sans intérêt. eh bien, devant ces deux mots « l'em-pereur prisonnier, » écrits avec impassibilité par les hommes qu'il avait comblés, moi, ré-publicain depuis l'enfance, je sentis mes yeux se voiler de larmes. ce n'était pas lui, assurément, lui, le grand coupable, que je pleurais ; mais je voyais notre france humi-liée et captive avec son déplorable chef, et tout perdu sans retour, si cette république attendue (et qui tardait tant), ne jaillissait pas enfin du coeur de paris, frémissante, ter-rible, exaltée par l'immensité même de nos</Page><Page Number="25">— 27 — désastres, pour mener le pays à la bataille et le jeter en masse sur l'ennemi. mais pas d'autre dépêche de toute la jour-née. les citoyens consternés se demandaient si paris s'abandonnait lâchement lui-même, si toute énergie patriotique avait péri dans la ville ; s'ils n'allaient pas enfin se déclarer et prendre résolument en main la cause sainte, ces hommes, dont les noms étaient dans toutes les bouches et que la france ap-pelait vainement depuis trois semaines. le soir tomba. rien, toujours rien'. paris se résignait donc ! abêti, stupéfié par la rapidité des catastrophes, il se cou-cherait donc à plat ventre pour recevoir avec docilité le dernier coup de l'allemand ! on se regardait tristement, on n'osait presque plus espérer.</Page><Page Number="26">28 vi. mais la sous-préfecture avait peut-être des nouvelles, qui sait ? on nous cachait la vérité, — paris s'était soulevé, — la répu-blique, qui n'abandonne jamais la france dans ses plus cruelles épreuves, était procla-mée?... et on ne nous le disait pas ! on nous dissimulait le grand événement qui devait relever les courages et ressusciter l'espoir ! je me promenais, vers neuf heures, avec quelques amis, attendant toujours une dé-pêche qu'on n'apportait jamais, quand un ouvrier nous informa qu'il venait de sur-prendre un fragment de conversation entre deux fonctionnaires très-émus, qui l'avaient croisé dans la rue : « déchéance... garde na-tionale... trochu... gambetta... républi-que..., » voilà tout ce qu'il avait pu saisir au vol. c'était un indice, cela nous mettait sur la piste, mais comment savoir au juste ? qui in-</Page><Page Number="27">— 29 — terroger? et pourtant, on ne se décidait pas à rentrer, on s'obstinait à parcourir, dans une attente fiévreuse, la place de l'hôtel de ville et les rues voisines, en se livrant aux suppositions les plus contraires. grâce à cette patrouille instinctivement organisée, nous finîmes par constater un va-et-vient inusité de fonctionnaires et de plébis-citaires huppés entre les maisons habitées par le procureur impérial, le maire et le conseiller d'arrondissement, qui suppléait le sous-préfet en tournée de révision. nous dé-cidâmes alors d'aborder quelques-uns d'en-tre eux, et nous les abordâmes, en effet, — mais sans succès ; tous sebornaient à répondre qu'il y avait eu « quelques troubles à paris. » des troubles? mais de quelle nature, et de ces troubles qu'était-il résulté? questions vaines : « ils n'en savaient pas davantage. » — allons donc ! la république est faite, ri-postions-nous, pourquoi ne pas le dire ? — nous n'en savons rien, répondaient-ils obs-tinément. puis, ils se dérobaient, rasant les murailles, et rentraient chez eux. sans doute, plus d'un de ces braves barricada sa 2.</Page><Page Number="28">— 30 - porte et, avant de se coucher, amorça son vieux pistolet à pierre, dans la crainte de ces gredins de « rouges, » qui pourraient bien as-sassiner et piller pendant la nuit. le lendemain matin, nombre d'habitants étaient groupés devant l'hôtel de ville : on se disait de l'un à l'autre que le maire venait de convoquer, pour huit heures, le conseil municipal, afin de lui communiquer les dé-pêches reçues. on ne se trompait pas, mais, avant la réunion, il nous fut impossible d'ar-racher la vérité vraie aux initiés de la veille, qui étaient là comme nous, et qui persis-taient à soutenir « qu'ils ne savaient rien.» enfin, huit heures sonnèrent à la vieille horloge, et les conseillers montèrent à l'hô-tel de ville, où m. le maire voulut bien leur faire part de la grande nouvelle, arrivée le 4 au soir : « la république avait été procla-mée; un gouvernement de défense natio-nale, composé des députés de paris, rempla-çait l'empire; le ministère était constitué. » cette lecture achevée : « voilà, messieurs, nous dit le maire, la dépêche que j'avais à vous communiquer. mais je ne suis pas d'a-</Page><Page Number="29">— 31 — vis qu'elle soit affichée ; » et il fit le geste de la remettre dans sa poche. il fallut toute l'insistance de plusieurs conseillers pour lui faire comprendre que la population, sin-gulièrement irritée depuis la veille par les cachotteries des autorités, finirait par prendre très-mal ce mutisme persistant. a quoi bon, du reste, céler plus longtemps ce que les journaux de paris, qui seraient distribués dans une heure, apprendraient à tout le monde? ces paroles sensées, dites avec modé-ration, mais avec fermeté, furent écoutées ; et, d'un accord unanime, dix minutes après l'ouverture de la séance, la dépêche était lue à voix haute et affichée, en présence des ci-toyens qui attendaient sous les fenêtres et qui l'accueillirent par le cri de vive la répu-blique ! ce fut tout. nulle démonstration, nul éclat. si l'on était heureux de voir à la tête du pays des hommes justement po-pulaires, réputés pour leur énergie et leur pa-triotisme, et qui, inspirant la confiance que l'empire avait perdue, auraient toute la na-tion avec eux pour courir sus à l'envahis-seur, on était encore sous le coup du grand</Page><Page Number="30">3 2 malheur de sedan. pour être profond, le contentement restait grave, comme il conve-nait en ces pitoyables circonstances.</Page><Page Number="31">3 3 vii. dans l'après-midi, rencontrant un de ceux qui, depuis la veille, avaient été mis au courant et connaissaient la proclamation de la répu-blique : « eh bien, lui dis-je, pourquoi nous avoir caché la vérité ? quel enfantillage ! » il ne répondit point à ma question, mais, comme faisant des avances et tout guilleret: « en somme, la république était inévitable, l'empire s'était perdu par sa propre faute ; on ne pouvait plus croire en ses créatures, impuissantes désormais à continuer la guerre, car on n'enlève pas un pays qu'on a trompé si grossièrement et qui, tout entier, se défie de vous... que la république soit la bienve-nue ! peut-être nous sauvera-t-elle ! le gou-vernement, d'ailleurs, se compose de très-braves gens, et nous sommes tous pour lui. » gagné, je l'avoue, par ces bonnes et hon-nêtes paroles, j'eus l'ingénuité de serrer la</Page><Page Number="32">— 34 — main à mon homme avec attendrissement. l'ingénuité, en effet, car, depuis, il a parlé et agi... comme bien d'autres ; et pas un jour ne s'écoule qu'il ne se permette sa petite vocifération contre « l'infâme attentat du 4 septembre. » dieu bénisse ces âmes loyales !</Page><Page Number="33">— 35 viii. fut-il jamais révolution plus pure, plus sainte que le 4 septembre, traité par des mal-heureux (qui ont perdu le sens moral au point d'honorer bazaine) d'insurrection cri-minelle, d'insurrection devant l'ennemi, et que l'histoire appellera l'insurrection du pa-triotisme contre l'invasion? ils auront beau mentir et répandre à grands frais leurs men-songes payés, ils ne parviendront point à salir cette date sacrée, ils n'empêcheront point les générations à venir de célébrer, comme il convient, en des fêtes civiques qui seront à la fois les fêtes de la liberté re-conquise et de l'honneur recouvré, l'anniver-saire du 4 septembre. pauvres gens ! pour oser dire ce qu'ils disent, ils nous supposent donc la mémoire bien courte, ils pensent donc que nous avons oublié de quelle façon paris a, non pas tué</Page><Page Number="34">— 36 — l'empire, mais simplement constaté qu'il n'existait plus ! malheureusement pour eux, nous prenons des notes. mais, si je veux rap-peler ici les faits, ce n'est certes pas avec l'espoir de décourager les calomniateurs-jurés, qui persisteront à nier la vérité officielle elle-même, mais pour prémunir, pour armer nos frères des campagnes, dont les fables bonapartistes, insinuées à profusion jusque dans les hameaux perdus sous les bois, as-siégent tous les jours et trouvent trop souvent sans défense les esprits crédules. l'exposé sera court. quelques citations, fournies par le compte-rendu sténographique des séances que tint le corps législatif dans la nuit du 3 au 4 septembre et dans la journée du 4, suffiront à établir avec quelle unanimité les ministres et les députés de provenance gouvernementale, tout comme les représentants de l'opposition, constatèrent que, si l'empereur était sorti vivant de la saint-barthélemy de sedan, l'empire y avait péri, et l'enterrèrent sans verser une larme. droite, centre et gauche furent d'ac-cord ; on ne différa guère que sur la façon</Page><Page Number="35">— 37 - dont devait être libellé l'acte de décès. dans la nuit du 3 au 4, m. jules favre proposa la rédaction suivante : « art. 1er. — louis-napoléon et sa dy-nastie sont déclarés déchus des pouvoirs que leur a conférés la constitution. « art. 2 . — il sera nommé par le corps législatif une commission de gouvernement composée de... » — vous fixerez, messieurs, le nombre de membres que vous jugerez convenable dans votre majorité— « ... qui sera investie de' tous les pouvoirs du gouver-nement et qui a pour mission expresse de ré-sister à outrance à l'invasion et de chasser l'ennemi du territoire. « art 3. — m. le général trochu est maintenu dans ses fonctions de gouverneur général de la ville de paris. » la chambre décide que cette proposition, qui n'a soulevé, du reste, aucune protesta-tion, sera discutée le lendemain, et la séance est levée à une heure du matin. le lendemain, 4, au début de la séance, 3</Page><Page Number="36">_ 38 -m. le général de palikao, ministre de la guerre, dépose en son nom, comme au nom de ses collègues grandperret, clément du-vernois, magne, busson-billault, jérôme david, etc., un projet ainsi conçu : « art. 1er. — un conseil de gouvernement et de défense nationale est institué. ce conseil est composé de cinq membres. chaque mem-bre de ce conseil est nommé à la majorité ab-solue par le corps législatif. « art. 2. —les ministres sont nommés sous le contre-seing des membres de ce con-seil. » « m. jules favre. — par qui nommés ? « le ministre de la guerre. — par les membres de ce conseil. » la proposition palikao n'est-elle pas, au total, la proposition favre, sauf que la dé-chéance, au lieu d'être proclamée en tête du projet, est sous-entendue par la politesse ministérielle ? mais poursuivons nos ex-traits. le général de palikao descendu de la tri-</Page><Page Number="37">- 39 -bune, m. thiers y paraît à son tour et donne lecture de cette rédaction nouvelle, arrêtée de concert avec quarante-sept dépu-tés appartenant à toutes les fractions du corps législatif: « vu les circonstances, la chambre nomme une commission de gouvernement et de dé-fense nationale. «une constituante sera convoquée dès que les circonstances le permettront. » et parmi les signataires de la proposition-thiers, qui trouvons-nous? les bonapartis-tes par excellence : mm. mathieu (de la cor-rèze) ; jonhston, roy de loulay. aujour-d'hui députés et membres de la réunion del'ap-pel au peuple, et jusqu'au président de cette réunion, le baron eschassériaux ! après m. thiers, m. gambetta se lève et dit: « je demande à la chambre de prononcer l'urgence en bloc sur les trois propositions (favre, palikao, thiers).</Page><Page Number="38">— 40 — « voix nombreuses. — oui ! oui ! » enfin m. favre invite la chambre à ren-voyer les trois propositions à une seule com-mission., ce qui, de même que l'urgence, est adopté par tout le monde, les propositions étant identiques dans le fond et ne différant absolument que dans la forme. puis les députés quittent la salle des séan-ces et passent dans les bureaux 1. qu'ajouter ? et, suivant l'expression con-nue, les commentaires ne sont-ils pas inu-tiles? le corps législatif tout entier, y compris les ministres et les députés les plus inféodés à la dynastie, n'a-t-il pas, sponta-nément, éconduit l'empire et fait, à l'inté-rieur du palais-bourbon, la révolution nécessaire que la bourgeoisie, les ouvriers, la garde nationale, l'armée faisaient en même 1. « a l'exception du premier bureau, où la dis-cussion se prolongea, tous les autres avaient nommé leurs commissaires ; on s'était réuni, on avait accepté la proposition de m. thiers à l'unanimité ; on avait nommé m. martel rapporteur. ». (souvenirs du 4 septembre, par m. j. simon.)</Page><Page Number="39">— 41 -temps sur la place de la concorde, sur les boulevards, par tout paris ? tous les libelles du monde ne peuvent rien contre le témoignage des faits.</Page><Page Number="40">42 ix. les citations qui précèdent suffisent assu-rément à montrer avec quel ensemble la déchéance de l'empire fut décidée. il me paraît, toutefois, très-opportun d'intercaler, clans ce récit familier, la déposition de m. thiers devant la commission d'enquête sur le 4 septembre : elle explique si bien l'attitude du corps législatif dans ces deux séances ! elle expose en outre, de si lumi-neuse façon, le comment et le pourquoi des événements extra-parlementaires qui substi-tuèrent à une déclaration certaine de la chambre la proclamation par les citoyens de l'inévitable déchéance, et celle de la république, qui s'ensuivit, — de la répu-blique, toujours invoquée dans les grands mal-heurs nationaux, tant ce nom « république, » par les héroïques souvenirs qu'il réveille et</Page><Page Number="41">— 43 — par les espérances qu'il suscite, signifie pour tous vaillance, générosité, patriotisme! voici la déposition de m. thiers : « le samedi 3 septembre, on faillit en finir, mais la solution fut remise au lende-main. nous quittâmes l'assemblée à minuit. « des groupes s'étaient formés sur la place de la concorde. les sergents de ville qui gardaient la tête du pont me les signa-lèrent, et, comme ces groupes n'étaient pas très-nombreux et qu'il me semblait possible de passer entre eux, surtout avec un cheval rapide, je me hasardai à traverser. « a ce moment, je trouvai m. jules favre à pied ; je lui offris de monter dans ma voi-ture, ce qu'il accepta. « nous fûmes poursuivis par les groupes et atteints près du garde-meuble. ils nous arrêtèrent, se jetèrent à la tête de mon che-val, et ceux qui étaient un peu plus loin crièrent: « arrêtez ! arrêtez ! tuez le cheval ! » « ces émeutiers nous reconnurent bientôt et semirent à crier : « sauvez-nous ! sauvez-nous ! la déchéance ! »</Page><Page Number="42">- 44 - « nous leur dîmes que la déchéance était proche, et que, s'ils voulaient l'obtenir, il ne fallait pas qu'ils se rendissent effrayants. ces paroles, plusieurs fois répétées, finirent par agir sur les plus rapprochés de nous, qui firent des efforts, et eurent beaucoup à faire pour nous délivrer. mon cocher, qui était prisonnier sur son siége, fut laissé libre, et un coup de fouet vigoureux lançant le cheval au galop, nous fûmes délivrés, poursuivis encore, mais point atteints. « nous nous séparâmes, m. jules favre et moi, et fûmes plusieurs jours sans nous revoir. il ne songeait, en ce moment, pas plus que moi, à mettre la main à une révo-lution. « le bruit d'un coup d'état contre nous tous, et dont l'effet serait de nous incarcé-rer, était très-répandu. je n'y croyais guère. cependant on y croyait parmi mes amis, et la nuit se passa dans des inquiétudes assez grandes. la fatigue et l'incrédulité me pro-curèrent un profond sommeil. « m. le comte daru. — a propos de ce coup d'état, vous tenez peut-être à savoir</Page><Page Number="43">— 45 — sur quel fondement reposaient les bruits qui ont circulé. nous avons reçu une déposition fort importante, celle de m. le baron jérôme david. vous pouvez la lire. quant à la dé-position de m. de kératry, qui dit avoir trouvé des listes de personnes à arrêter, ces listes étaient anciennes. « il n'y a pas eu dans le cabinet de réso-lution de coup d'état. le général palikao, aussi bien que les ministres, se défendent d'avoir eu la moindre pensée d'arrêter qui que ce soit. le bruit qui a circulé semble donc faux; il n'y a eu ni commencement d'exécution, ni projet arrêté. mm. brame, busson-billault, clément duvernois, que nous avons entendus, s'en défendent absolu-ment. « un seul témoin, m. jérôme david, ne s'en est pas défendu de la même façon ; mais vous verrez dans quels termes il en parle. il se garde bien de dire que le conseil des mi-nistres ait eu de tels projets. « m. thiers, président de la république.— je suis persuadé, en effet, qu'il n'y a pas eu de résolution prise par les ministres; mais je 3.</Page><Page Number="44">— 46 — crois qu'il en a été question, car m. clément duvernois, que je voyais assezsouvent à cette époque, à l'occasion des mesures à prendre pour la défense de paris, me dit plus d'une fois : «quant à moi, jamais je ne consenti-rai à un coup d'état, et vous pouvez comp-ter sur ma parole. » — ces propos me firent supposer qu'il en était question, puisqu'un des membres du cabinet mettait tant de soin à se défendre. je pense, en effet, qu'il en a été parlé sans que rien ait été résolu. « m. le comte daru. — il peut y avoir eu des personnes en dehors du cabinet, qui aient donné de tels conseils ou fait courir de tels bruits. « m. le comte de rességuier.— m. jérôme david nous a dit, si je ne me trompe, qu'il en avait donné le conseil. « m. le comte daru. — il n'en a pas donné le conseil ; il a dit seulement : « quant à moi, j'aurais été disposé à faire, sans hésita-tion aucune, des arrestations, si je les avais crues nécessaires. » voilà le sens, sinon les termes de sa déposition.</Page><Page Number="45">— 4 7 — « m. chaper. — avec une nuance de regret que cela n'ait pas été fait, « m. le comte daru. — je ne puis pas me rappeler les termes mêmes de la dépo-sition. je répète qu'il n'y a pas eu de réso-lution arrêtée dans le conseil du gouverne-ment, si nous en croyons les dépositions que nous avons reçues. « tous les membres du cabinet, à l'excep-tion de m. le baron jérôme david, déclarent qu'il n'en a pas même été question. « vous étiez tous présents, vous pouvez vous le rappeler. « m. le président de la république. — le lendemain dimanche 4 septembre, après avoir pris un peu de repos, je me rendis à l'assemblée, où l'agitation était extrême. « des membres du centre, autrefois très-réservés avec moi, m'abordèrent et me dirent : « il est évident qu'il faut en finir; nous sommes décidés à rendre le trône vacant. on nous demande le mot de déchéance, nous ne pouvons pas le prononcer, c'est chose' impossible. nous avons soutenu cette dynas-</Page><Page Number="46">— 48 — tie pour éviter une révolution ; nous nous sommes trompés en la soutenant, mais il nous est impossible d'en prononcer nous-mêmes la déchéance. soit, pour la chose, mais qu'on nous épargne le mot. » « ils me prièrent donc de trouver une ré-daction qui conciliât leur dignité avec la nécessité devenue évidente de faire vaquer le trône. je leur répondis que j'allais m'en occuper, et je me rendis dans un bureau où on disait que la gauche était assemblée. je dis à ces messieurs : « les députés du centre désirent autant que vous la déchéance, je le tiens de leur propre bouche. mais ils ne veulent pas en prononcer le mot eux-mêmes. » les mem-bres de la gauche me répondirent qu'ils tenaient à la chose et point au mot lui-même, et nous convînmes d'une rédaction qui fut bientôt couverte de signatures, et qui devint ce qu'on appela dans le moment la proposi-tion de m. thiers. « si elle avait été votée, et elle allait l'être, le corps législatif, devenu tout à coup popu-laire, pouvait retenir la révolution dans ses</Page><Page Number="47">— 49 — mains, gérer les affaires quelques jours, faire à l'ennemi une proposition d'armistice qui eût été probablement acceptée (j'en ai acquis la certitude depuis), convoquer ensuite une assemblée qui aurait conclu la paix, et mis à nos malheurs une fin tolérable. mais, dans le moment, survint un incident fâcheux. quelques députés revinrent des tuileries, d'accord, disait-on, avec le comte de pali-kao pour proposer un arrangement au profit de l'impératrice régente et de son enfant. « une discussion fort vive s'engagea dans les couloirs et prit plusieurs heures, heures précieuses, dont la perte devait devenir fatale. le comte de palikao fit, dans ce sens, une proposition à l'assemblée, qui fut écartée avec une répulsion bruyante et presque gé-nérale. le général, surpris comme un homme qui s'était attendu à un tout autre accueil, parut décontenancé. un dernier incident acheva de tout perdre. on avait réuni des troupes pour garder l'assemblée, que des groupes nombreux commençaient à entourer, et il arriva en ce moment ce qui est bien souvent arrivé en pareille circonstance.</Page><Page Number="48">— 50 - « l'opposition, émue des bruits de coup d'état qui avaient couru, demanda compte du rassemblement de troupes, très-expli-cable d'ailleurs, qui s'était fait autour de l'assemblée. le comte de palikao, assailli de cris,, promit de faire retirer les troupes pour les faire remplacer par la garde natio-nale. le sort de la chambre était décidé dès ce moment. il aurait fallu qu'un concert se fût établi entre le chef du ministère et les autorités de paris pour qu'une force succé-dât immédiatement à une autre ; mais la confusion était déjà au comble, et tout con-cert avait cessé entre les pouvoirs. « la proposition palikao écartée, la mienne fut renvoyée dans les bureaux pour y être examinée et adoptée. la majorité fut consi-dérable. « nous nous retirâmes dans les bureaux, dont les fenêtres donnant dans la cour étaient ouvertes. je regardai par ces fenê-tres ce qui se passait, et je vis avec un si-nistre pressentiment les troupes qui par-taient, sans voir arriver celles qui auraient dû les remplacer.</Page><Page Number="49">— 51 — « la discussion commença et fut termi-née dans mon bureau presque à l'unanimité par l'adoption de la proposition. on voulut alors me nommer commissaire, ce qui me conduisait à être rapporteur de la commis-sion, et bien autre chose après. « je refusai péremptoirement. on insista, je résistai, et on me demanda alors qui pou-vait être choisi à ma place. j'indiquai m. du-puy de lôme qui était présent, qui refusa d'abord et qui ne céda que sur mes vives ins-tances. « nous en étions là, lorsque tout à coup nous entendîmes des cris furieux dans le corridor qui conduisait aux bureaux. la porte de notre bureau fut forcée, et une foule ardente nous envahit. « parmi les envahisseurs se trouvaient beaucoup d'hommes point mal vêtus. ce n'était pas, comme je l'ai vu à d'autres épo-ques, une émeute faite par la populace ; loin de là. je remarquai dans cette foule un in-dividu grand, assez maigre, ayant une redin-gote brune, tout couvert de sueur, et d'une véhémence extrême.</Page><Page Number="50">« m. le vice-président comte daru. — c'était, je crois, régère, le membre de la commune. « m. le président de la république. — je ne puis pas le dire, car je ne l'ai jamais connu. il monta sur la table, et de là com-mença un discours prononcé avec une grande volubilité. il n'y avait cependant ni dans sa figure ni dans ses gestes rien qui annonçât un homme prêt à se livrer à des violences. « le corps législatif avait, depuis quel-ques jours, conçu pour moi une sorte d'in-térêt. tous mes collègues m'entourèrent, de peur qu'il ne m'arrivât malheur. c'était une crainte vaine, du moins pour ce jour-là. l'orateur véhément qui nous haranguait du haut de la table où il était monté, bondit à ma vue, sauta à terre, et me saisissant par la main, s'écria plusieurs fois : « monsieur thiers, sauvez-nous ! sauvez-nous ! » « que voulez-vous, lui dis-je, que nous fassions pour vous sauver? — il faut pro-noncer la déchéance. — c'est à quoi nous travaillons, lui répondis-je ; mais sortez d'a-</Page><Page Number="51">- 53 — bord, car nous ne pouvons pas prendre une résolution tant que vous resterez ici. « en ce moment, m. tachard, qui était dans un bureau voisin, craignant que je ne fusse en péril, était accouru. il parla à nos envahisseurs, les engagea à se retirer, et comme on entendait des cris violents d'un autre côté, l'attention de la foule qui nous entourait étant attirée ailleurs, nous fûmes laissés seuls, et nous pûmes achever notre délibération, devenue du reste à peu près inutile, et, n'ayant plus rien à faire, nous re-vînmes à la salle des séances. « déjà la multitude l'avait envahie, ainsi que toutes les parties du palais. nous res-tâmes noyés au milieu de cette foule pen-dant plusieurs heures. personne ne venait à notre secours, et n'y songeait, car jamais je n'ai vu une révolution accomplie plus aisé-ment et à moins de frais. « l'empire avait tellement révolté les es-prits par les malheurs qu'il avait attirés sur le pays, que personne n'avait pitié de sa chute, et que personne n'avait la pensée d'y résister. ses partisans eux-mêmes assistaient</Page><Page Number="52">—54 — à ce singulier spectacle sans essayer d'y porter remède. les partisans de l'empire, accablés ce jour-là, réveillés aujourd'hui, se plaignent qu'on les ait renversés à cette époque, prétendant qu'en les frappant on a frappé la france. mais pourquoi ne se dé-fendaient-ils pas alors? pourquoi pas un seul effort de leur part pour résister à cette révo-lution opérée sans aucune difficulté? par une bonne raison : c'est qu'ils n'auraient pas trouvé quelqu'un, eux compris, qui songeât à les sauver. de violence, il n'y en avait au-cune. on se promenait, mêlé à la foule pas trop mal vêtue, qui nous appelait par nos noms, et me répétait : « monsieur thiers, tirez-nous de là! » a quoi je répondais que le moyen le plus sûr pour nous y aider, c'était de s'en aller, et de nous laisser pour-voir paisiblement au gouvernement du pays. « plusieurs heures s'écoulèrent ainsi sans que personne se présentât, ni pour nous se-courir, ni pour nous violenter. « vers la fin du jour, la salle se trouva presque évacuée. nous nous disions les uns aux autres qu'il fallait pourtant prendre un</Page><Page Number="53">- 55 — parti, et nous imaginâmes de nous trans-porter dans la vaste salle à manger de la présidence. là, je fus entouré et chargé, ce qui dura une demi-heure, de présider ce corps législatif, où j'avais essuyé tant d'ou-trages quelques semaines auparavant, et je pris une sorte de fauteuil sur lequel je tombai accablé de fatigue et d'anxiétés de toute sorte. « en ce moment, on nous avait appris que la gauche, qui depuis quelques jours ne fai-sait plus rien que souhaiter et attendre la révolution, en voyant la représentation na-tionale dispersée, s'était rendue à l'hôtel de ville pour y recueillir le pouvoir et le tirer des mains d'une populace que rien ne con-tenait. quoi qu'en disent les partisans de l'empire déchu, si la gauche, qui depuis quelques jours n'agissait qu'à la tribune, ne s'était pas portée à l'hôtel de ville, le pou-voir dès ce jour même eût passé aux mains de la commune, et dieu sait ce qui serait arrivé ! sans doute ce qui est arrivé a été bien triste, mais si la commune s'en était mêlée dès le premier jour, les résultats au-</Page><Page Number="54">— 56 -raient été plus affreux encore, car l'ennemi victorieux, provoqué par desviolences inouïes, se serait porté peut-être aux dernières extré-mités de la guerre. « une fois réunis, on se demanda ce qu'il fallait faire. c'est le matin, hélas ! qu'il au-rait fallu s'adresser cette question, c'est le matin qu'il aurait fallu tâcher de conserver le pouvoir, d'improviser une loi électorale, de prononcer la dissolution et de faire arriver tout de suite une assemblée qui aurait décidé du sort du pays. maintenant tout était perdu, ou à peu près. tout ce qu'on pouvait faire, c'était de se mettre en rapport avec l'oppo-sition, maintenant maîtresse de l'hôtel de ville, pour savoir s'il serait possible de faire en commun quelque chose de sage et de pa-triotique. on songea donc à envoyer une députation à l'hôtel de ville ; cette députa-tion partit et nous attendîmes la réponse qui se fit attendre assez longtemps. la réponse arriva enfin; c'est m. jules favre et m. ju-les simon qui nous l'apportèrent. « on a pris « le pouvoir, dirent ces messieurs, parce « qu'on a trouvé la place u gouvernement</Page><Page Number="55">— 57 — « abandonnée ; du reste, nous n'avons que « les intentions que vous pourriez avoir vous- « mêmes; celui de vos collègues qui vous « préside le sait bien, car il serait à notre « tête s'il l'avait voulu. » « quelques membres de l'assemblée, ceux surtout qui le matin avaient résisté à la ré-solution qui, prise à temps, aurait prévenu de grands malheurs, étaient fort irrités con-tre la gauche. je vis que les choses allaient se gâter et qu'on allait échanger des paroles très-aigres. j'arrêtai ce conflit sur-le-champ. « messieurs, dis-je, au milieu des désastres « du pays, il est inutile d'ajouter de nou- « velles divisions à celles qui existent déjà. « ce serait une grande faute de notre part. « soyez prudents, dis-je à ceux qui ve- « naient de prendre le pouvoir, tâchez de « gouverner pour le bien ; quant à nous, « nous n'avons plus rien à faire. » dans une partie de l'assemblée on eut de la peine à se soumettre, mais on était dans l'impuis-sance absolue de résister, et montrer de l'hu-meur était tout ce qu'on pouvait. la majorité, du reste, trouva bons les conseils d'union,</Page><Page Number="56">— 58 — de paix et de résignation que je venais de donner. on se sépara sans rien dire. je ren-trai chez moi, résolu à me séparer de tout, hommes et choses, en souhaitant bien sincè-rement qu'une conduite sage et prudente du pouvoir abrégeât, et diminuât en les abré-geant les malheurs du pays. « telle fut cette révolution que les parti-sans de l'empire attribuent à la trahison, et qui ne fut que le résultat du délaissement général qu'ils n'avaient que trop mérité, et contre lequel ils ne songèrent pas un moment à réagir, tant ils se sentaient abandonnés. un incident purement involontaire, comme il en arrive si souvent en ces circonstances, c'est-à-dire l'éloignement des troupes, sans accord entre les autorités pour les remplacer immédiatement, fut le coup mortel qui, du reste, ne frappa que des gens déjà mourants et presque morts. ce dernier incident n'au-rait même exercé aucune influence, si, le matin, un dernier effort tenté pour assurer la régence à l'impératrice, n'avait fait perdre deux ou trois heures précieuses. la réso-lution de la déchéance, adoptée sur-le-</Page><Page Number="57">- 59 -champ., tout en évitant d'en prononcer le mot, aurait prévenu l'invasion de l'assem-blée, et l'éloignement momentané des trou-pes serait resté un incident sans aucune con-séquence. » voilà comment est raconté et apprécié le 4 septembre par un homme qui blâme la forme dans laquelle s'accomplit cette révo-lution et qui aurait préféré, par amour de la « légalité, » qu'elle fût, jusqu'au bout, l'oeu-vre du corps législatif qui l'avait com-mencée. un mot à ce propos. est-ce que les députés, prononçant la dé-chéance, ne commettaient pas un acte illégal au même degré que les simples citoyens ? peut-on nier que cet acte, quoique parle-mentaire, fût tout aussi bien une violation éclatante et coupable de la constitution aux yeux de ces adorateurs du « texte » qui, pa-reils aux médecins de molière, aimeraient mieux voir une nation mourir selon l'or-donnance que de la voir se sauver en dehors des règles ?</Page><Page Number="58">— 60 — on dira peut-être que, parler de la sorte, c'est amnistier les coups d'état passés — et à venir. non pas ! car, un coup d'état, c'est toujours un coup de violence frappé sur le pays par quelque chef ambitieux traînant après lui des troupes « qui ne délibèrent point, » de malheureux soldats façonnés à l'obéissance passive et qu'il ferait fusiller, s'ils ne le suivaient pas... or, quoi de plus différent qu'une journée comme ce 4 sep-tembre, où l'on vit la nation, fraternelle-ment unie à l'armée, reprendre pacifique-ment possession d'elle-même, revendiquer, sans coup férir, avec sa liberté confisquée naguère par un guet-apens, la défense de son territoire compromise par des gouver-nants insouciants ou imbéciles ?</Page><Page Number="59">— 61 x. ce n'est pas seulement m. thiers qui, s'il était sans passion contre l'empire depuis le 2 janvier 1870, avait en somme peu de sym-pathie et d'estime pour le personnel de la cour, qui justifie ainsi le 4 septembre. il faut relire les journaux de l'époque, non les feuilles de l'opposition (leurs récits paraî-traient suspects), mais celles même le plus dévouées à la dynastie, pour voir de quelle acclamation générale furent salués la dé-chéance de napoléon iii et l'avénement de la république. moniteur universel, figaro, gaulois, prenez les journaux qu'il vous plaira, vous trouverez dans tous la glorifica-tion (le mot n'est pas trop fort) d'une révo-lution que les mêmes hommes s'efforcent aujourd'hui, en jouant l'indignation, de faire passer pour le plus ignoble des attentats. exemple :</Page><Page Number="60">62 paris, 4 septembre. « la déchéance de l'empereur et de la dynastie impériale est prononcée. « la république est proclamée. « grand enthousiasme dans paris. « la foule parcourt les rues aux cris de : vive la république! vive la nation! vive la france ! « pas le moindre désordre. « la france donne en ce moment un grand spectacle à l'europe par cette révolu-tion pacifique. « vive la france ! » (moniteur universel.) voulez-vous maintenant, recueillis par les reporters les moins souillés de républi-canisme, les détails de cette grande jour-née? lisez : « midi. — les abords du corps légis-latif sont gardés de toutes parts. au quai d'orsay, nous rencontrons des sergents de</Page><Page Number="61">— 63 - ville et des gardes municipaux ; rue saint-dominique, des soldats de la ligne et des gendarmes; au pont de la concorde, des sergents de ville et des gendarmes départe-mentaux. « plusieurs bataillons de la garde natio-nale se présentent pour franchir le pont de la concorde. l'officier de paix qui commande la tête du pont leur refuse le passage, sous prétexte qu'ils sont sans armes; les gardes nationaux s'en retournent chercher leurs fusils. « pendant ce temps, la foule augmente de minute en minute, les cris de : vive la france ! vive la république ! la déchéance ! ne cessent de retentir. « on entend le tambour, c'est un premier bataillon de gardes nationaux en armes, le 24e. il réclame le passage. « les gendarmes parlementent un ins-tant, puis s'écartent en souriant pour laisser place aux soldats -citoyens. on s'aperçoit alors que l'officier de paix a disparu ainsi que ses agents. les gardes nationaux s'en-gagent sur le pont.</Page><Page Number="62">- 64 - « un second, un troisième bataillon pas-sent également. « bientôt, tout le monde passe. les braves gendarmes, émus jusqu'aux larmes, échan-gent des poignées de mains avec les ci-toyens. « les gardes de paris, qui sont encore devant la grille, ne font aucune tentative pour garder l'entrée. au contraire, plusieurs d'entre eux se penchent vers les citoyens qui passent et leur tendent la main. « les soldats du 30e de ligne, qui sont de garde, font de même ; ils se retirent la crosse en l'air ; plusieurs gardes nationaux em-brassent les soldats; on jure de mourir en-semble pour sauver la patrie, « on attend dans la cour le résultat de la séance, qui, disent plusieurs personnes, va être proclamé du haut du perron; mais il est deux heures et rien ne vient. enfin, les portes du corps législatif s'ouvrent. on se précipite, on s'étouffe... bien inutilement, la salle des séances et les couloirs regorgent déjà. « a ce moment se place un fait tout à fait</Page><Page Number="63">— 65 -caractéristique. on sent sous les pieds un corps résistant. un cri retentit : « arrêtez, messieurs! quelqu'un est tombé. qu'il ne soit pas dit que ce jour, même par accident, ait coûté la vie à un citoyen! » et, alors, nous voyons cette foule si ardente, si com-pacte, s'écarter, faire place... « enfin, plusieurs députés arrivent, m. picard adresse quelques paroles à la foule. il annonce qu'un gouvernement pro-visoire a été établi, que l'armement des ci-toyens va être organisé avec toute la promp-titude désirable, que les prussiens marchent sur paris, croyant le trouver terrifié et sans défense, tandis qu'au contraire ils le trouve-ront terrible et prêt à engager avec eux une lutte suprême. il invite tout le monde à la concorde et à la résolution. « les plus vifs applaudissements accueil-lent cette allocution. « on revient de la chambre. la foul envahit les boulevards, on crie : vive la france ! vive l'armée ! vive la république- « ajoutons cependant qu'à tout cet en-train-là manquait la note gaie, qui aban-4.</Page><Page Number="64">- 66 — donne si rarement le français. c'est que chacun songeait à la situation qui réclame de grandes résolutions et à notre brave armée qui attend beaucoup de notre énergie. » « la physionomie de paris, le soir, a été aussi belle et aussi calme que pendant le jour. « une foule immense, une cohue dont rien ne peut donner l'idée ; mais aucun trouble, aucune dispute, l'entente et la joie partout et toujours. « plus de quarante manifestations ont dé-filé sur le boulevard montmartre, de huit heures à minuit. « presque toutes étaient organisées par des zouaves, des chasseurs et des soldats de la garde. « fraternisation sur toute la ligne. féli-citons donc le peuple et l'armée de paris. » « sur les boulevards, de la madeleine à l'ambigu, enthousiasme indescriptible. ce ne sont qu'accompagnements de soldats avec des chants d'allégresse, des drapeaux ornés de fleurs, et des caresses !</Page><Page Number="65">— 67 — « enfin, comme cette union n'offrait au-cun nuage et que c'était toujours la même lune de miel qui éclairait ces rapports entre le civil et le militaire, nous ne nous sommes pas donné la peine de les constater en dé-tail. « pour nous, le résumé de la journée est celui-ci : tout paris se répandant au dehors sans un simulacre de désordre, mais aussi sans l'ombre d'un sergent de ville. » ainsi, la révolution du 4 septembre for-çait jusqu'à l'admiration des pires adversaires de l'état républicain !</Page><Page Number="66">68 xi. c'est qu'elle fut principalement (et là ré-side son originalité, là est son honneur) une explosion du patriotisme, trahi mais tou-jours espérant; c'est qu'elle fut, en même temps que la répudiation de l'empire, une insurrection contre l'étranger. dès le 4 septembre au soir, les hommes de l'hôtel de ville assignaient son vrai ca-ractère au mouvement par cette proclama-tion adressée à la province : « le général trochu est chargé des pleins pouvoirs militaires. « il est appelé à la présidence du gouver-nement. « le gouvernement est, avant tout, un gouvernement de défense nationale. » et, plus tard, comment s'exprimait</Page><Page Number="67">- 69 -m. gambetta devant la commission d'en quête sur le 4 septembre? « je dois dire que la préoccupation, qui avait amené le mouvement du 4 septembre, était tellement dominante qu'on n'a pensé qu'à une seule chose : défendre paris. « de tous côtés on se mit à réclamer des préparatifs militaires, c'est là ce qui expli-que l'entrée du général trochu 1 dans le gouvernement. on fît appel à lui, à cause de la grande popularité dont il jouissait dans la population parisienne, et puis aussi à cause de cette préoccupation, qui dominait toutes les autres : la résistance militaire dans paris, de sorte que le gouvernement s'est posé dès l'origine comme un gouvernement mili-taire. » nous verrons bientôt si, de ministre de l'intérieur à paris, devenu ministre de la guerre à tours et à bordeaux, m. gambetta a jamais varié dans cette façon de compren-1. lequel n'était pas républicain, je suppose.</Page><Page Number="68">— 70 -dre et d'exercer les fonctions redoutables dont l'avait revêtu l'acclamation pari-sienne, d'abord, ensuite le consentement uni-versel du pays. et nous pourrons, à cette occasion, constater une fois de plus la belle sincérité des réactionnaires. les ha-biles politiques ! comme ils savent qu'un mensonge, répété sans cesse, a chance de passer vérité — par droit d'ancienneté — auprès de la masse rurale, si facile à trom-per ! malheureusement pour eux, la vérité vraie ne souffre pas éternellement cette subs-titution effrontée, elle se révolte à la fin, elle éclate, et ces honnêtes citoyens en sont alors pour leurs calomnies, et ils ne récoltent, en somme, pour le mensonge semé à profusion, qu'une moisson de mépris et de colère ! aujourd'hui, la moisson est faite, ils peu-vent l'engranger.</Page><Page Number="69">71 — xii. on voit comme les plébiscitaires de ma pe-tite ville étaient fondés à parler de «troubles» qui auraient eu lieu à paris. point de coups de fusil, point de coups de sabre, pas une ar-restation, — pas une scène de désordre ; la france, rentrant simplement, sans fracas et sans lutte, en possession des droits dont elle avait été dévalisée en 1851, et remplaçant l'empire, avec le même calme qu'une bour-gade nomme un nouveau maire, par la ré-publique, qu'elle charge de la défendre et de repousser l'invasion. il faut y insister, jamais révolution ne fut bénigne à ce point, et par ce côté le 4 sep-tembre est un événement inouï dans l'his-toire des peuples. exilés, déportés, familles des massacrés de décembre, nul nesongea, une minute, à profiter du mouvement pour exercer des représailles. l'impératrice put quitter la</Page><Page Number="70">— 72 — france, sans qu'un seul parisien s'y opposât pour lui demander compte des effroyables malheurs que les siens — et peut-être elle-même ! — venaient d'accumuler sur le pays; les ministres, les conseillers les plus com-promis de bonaparte, purent s'éloigner sans qu'on leur coupât la retraite. on ne saurait trop le répéter, à la confu-sion des personnages, alors épargnés, qui ont aujourd'hui l'audace de se poser en victimes : la clémence du peuple n'eut d'égale que sa résolution d'arrêter, par une résistance for-midable, l'avalanche prussienne, et de faire de paris le bouclier, le rempart de la nation tout entière. on ne pensa pas à châtier les coupables, ni même à les rechercher, mais simplement à sauver cette pauvre france qu'ils avaient perdue. un seul sentiment dans tous les coeurs : l'amour de la patrie ; une seule parole dans toutes les bouches : le ser-ment de consentir à tous les sacrifices, de faire l'impossible pour rejeter l'envahisseur par-dessus la frontière.' quel homme sincère contestera cet admi-rable caractère de la journée du 4septembre?</Page><Page Number="71">73 xiii. aussi, quand on connut chez nous de quelle manière s'était accomplie cette révolu-tion, attendue comme l'unique et suprême ins-trument de salut, ce fut une approbation una-nime. je ne me rappelle avoir entendu, à cet égard, aucune protestation, hormis celle d'un jeune fonctionnaire, qui voyait exclusivement dans la chute de l'empire une menace pour la petite situation qu'il occupait. les campagnes, qui, après les premières défaites, ne pouvant croire que leur napo-léon eût été vaincu par sa propre folie et qu'il eût préparé de ses mains insouciantes le désastre national, attribuèrent tout d'abord nos malheurs aux adversaires de l'ami de la providence, n'étaient pas moins ardentes que la ville à maudire un gouvernement qu'elles avaient tant de fois acclamé. la vérité venait de jaillir brusquement dans les moindres ha-</Page><Page Number="72">74 - meaux. le mot n'était plus « l'empereur a été trahi, » mais « l'empereur a trahi, » pa-role infiniment juste et tout à fait vraie. n'est-ce pas, en effet, trahir son pays, quand on le gouverne pleinement comme napo-léon iii, que de créer, grâce à la diplomatie incapable et légère qu'on a soi-même nom-mée, un casus belli ; — puis, la guerre étant possible, mais non inévitable, de la déclarer avec des troupes faibles par leur effectif, une intendance mal organisée et laissée sans ins-tructions, des forteresses armées à peine, une artillerie de campagne insuffisante en canons comme en chevaux, des approvision-nements et desmunitions dérisoires, —etcela, quand on veut attaquer des forces aussi nom-breuses, aussi bien encadrées, aussi merveil-leusement outillées, que les forces prussien-nes? « l'empereur a trahi,» disaient les pay-sans, et, disant cela, ils prononçaient un jugement qui, dans sa brièveté brutale, mon-trait la cause réelle de nos défaites. les bonapartistes, qui réclament avec in-jures l'appel au peuple, s'apercevraient aisé-</Page><Page Number="73">— 75 — ment, le jour du plébiscite venu, que le dé-luge de leurs petites brochures n'a pu noyer l'incontestable vérité, ainsi formulée par les campagnes au lendemain de sedan. qu'on fasse le plébiscite quand on voudra, la république 1 ne le redoute point. mais, soyez-en convaincus, ces prétendus impa-tients ne le demandent avec tant d'insistance que parce qu'ils savent bien que l'assemblée ne l'accordera pas. seraient-ils penauds, si 1. si j'ai la certitude, comme, d'ailleurs, tout le monde, que la république sortirait triomphante (et à une immense majorité) de l'épreuve plébisci-taire, je repousse néanmoins ce mode de consulter le peuple, faire voter sur les mots : empire, royauté, république, étant clairement absurde, car il n'y a pas qu'une sorte d'empire, qu'une façon de royauté, qu'une manière de république.— il saute aux yeux que l'élection d'une constituante, nom-mée expressément pour constituer, est un mode très-supérieur, ou, mieux, le seul digne d'hommes civilisés, par la raison que le candidat pouvant être minutieusement interrogé sur la conception parti-culière qu'il a de la meilleure organisation consti-tutionnelle, cela permet aux citoyens de savoir ce qu'ils font et de faire ce qu'ils veulent; bref, de choisir intelligemment. le plébiscite, c'est le vote aveugle; l'élection, le vote clairvoyant.</Page><Page Number="74">— 76 — on les prenait au mot ! mm. granier de cas-sagnac et d'albuféra auraient beau siéger, à ce moment, dans le conseil, cela ne chan-gerait absolument rien au résultat : « non ! nous ne voulons plus! l'empereur a trahi. » hélas ! messieurs., les broderies de vos pré-fets ont perdu leur éloquence. elles ne con-vaincraient plus un enfant, l'expérience de l'empire est faite et parfaite pour les moins intelligents, pour les plus faciles à duper. la campagne sait trop ce que les prussiens ont tué de paysans dans les plaines de l'alsace et de la lorraine, elle sait trop combien bonaparte et bazaine ont livré de ses fils les plus beaux, les plus vigoureux, aux prisons de l'allemagne, pour y périr ou y prendre les implacables maladies qui les ont achevés au pays natal... que de sang, que d'argent vous avez tiré au village! le village ne l'ou-bliera jamais. et ce ne sont point la formule « tout pour le peuple et par le peuple » mise dans la bouche de l'enfant impérial, ni les para-</Page><Page Number="75">- 77 — des démocratiques du respectable oncle jérôme qui lui feront perdre la mémoire. adieu palais, chasses fastueuses, voitures de gala, maî-tresses de luxe, tableaux vivants ! adieu l'in-solence joyeuse et sûre du lendemain ! c'est fini de rire... car les campagnes ont trop souffert, car les campagnes ont trop pleuré. et tenez, quand, sur la place de ma pe-tite ville, les paysans saluèrent, en agitant leurs vastes chapeaux ronds, la république naissante, savez-vous ce qu'ils acclamaient surtout, ce jour-là, à travers le grand cri dé-mocratique? c'était la déchéance de l'em-pire, l'expulsion du pouvoir de celui qui les avait si cruellement trompés, eux, les hom-mes du travail et de la paix. vive la republique ! dans leur bouche, si-gnifiait tout simplement : maudit soit l'em-pereur ! depuis, leur éducation s'est faite ; ils aiment pour elle-même cette république, qu'il a fallu bien du temps pour faire en-trer dans leurs esprits défiants, rebelles à toute nouveauté, mais qui, une fois gagnés, gardent et défendent obstinément la croyance</Page><Page Number="76">- 78 — adoptée. aussi, des régiments entiers de réactionnaires peuvent se mettre en branle et tenter l'assaut des villages, les républicains sont tranquilles; toutes les stratégies, même les plus savantes, échoueront devant la résolu-tion du paysan, qui maintenant a son idée et n'en démordra point. il ne crie pas, le paysan, il ne manifeste guère ; — il ne mettra pas à la porte les courriers de la réaction quand ils lui porte-ront à domicile les bulletins des « honnêtes gens, » au contraire, il les accueillera poli-ment, peut-être même leur offrira-t-il un verre de vin ; dans tous les cas, il aura la délicatesse de serrer, devant eux, comme chose précieuse, les bulletins offerts dans le tiroir qui ferme. seulement, le jour venu, le tiroir ne s'ouvrira pas, ce sont les autres, « les bons, » comme il dit, qu'il mettra dans l'urne. or, par « les bons, » il entend les bulletins où l'on verra les noms des hommes qui demandent que le suffrage universel soit le maître, qu'il désigne les gouvernants de la commune et les gouvernants de l'etat;. qu'on donne l'instruction à tous; que les ca-</Page><Page Number="77">- 79 — pitalistes, qui ne produisent pas, payent l'im-pôt comme les propriétaires et les colons, comme les industriels et les ouvriers,, qui produisent ; et que le service militaire soit nettement obligatoire pour tous. voilà pourquoi les républicains sont tran-quilles, voilà pourquoi ils attendent en sou-riant le résultat final, sousle feu des calomnies et des injures d'une réaction rendue furieuse par son impuissance, et dont les canons debois, imités de l'armée chinoise, ne tuent personne, mais, en revanche, nous amusent infiniment par leurs petites détonations ridicules.</Page><Page Number="78">— 80 xiv. il faut l'avouer, les prussiens étaient plus redoutables. aussi, se montrait-on fort inquiet chez nous de voir le nouveau gouvernement se restreindre à la défense de paris, comme s'il eût pensé que, non le plus grand effort seule-ment, mais l'unique effort de l'ennemi visât la capitale et que les troupes allemandes dus-sent nécessairement défiler à travers ses rues pour arriver au coeur de la france. oubliait-il donc que l'armée envahissante était, pour ainsi dire, innombrable, et qu'une partie al-lait déborder sur les départements, qui n'a-vaient plus même leurs mobiles pour lui faire obstacle? encore une fois, nous étions très-inquiets, nous nous demandions à quoi son-geait la république de ne pas constituer im-médiatement la résistance en province, comme l'avait demandé, dès le début, avec son</Page><Page Number="79">— 81 -grand bon sens, le ministre de l'intérieur gambetta 1. on avait, il est vrai, deux ou trois jours avant l'investissement de paris, délégué à tours mm. fourichon, crémieux et glais-bizoin. dieu me préserve de contester le patriotisme de ces hommes honorables et 1. « cette résistance à paris ne me sembla pou-voir être efficace qu'à la condition que la province s'y associerait. j'entendais tous les jours dire au conseil qu'il fallait une armée de secours, et je n'apercevais pas d'où elle pouvait sortir. « j'avais réclamé, dès l'origine, que le gouver-nement tout entier sortît de paris; je ne compre-nais pas qu'une ville qui allait être assiégée et blo-quée, et par conséquent réduite à un rôle purement militaire et stratégique, conservât le gouvernement dans son sein; je demandais que tout au moins le ministre des finances, le ministre de l'intérieur, le ministre de la guerre, le ministre des affaires étrangères, sortissent de paris et allassent consti-tuer le gouvernement en province. « je crois que, parmi les faiblesses qu'on a pu avoir, celle-là est capitale, et je suis convaincu que les choses auraient tout autrement tourné si le gouvernement, au lieu d'être bloqué, avait été un gouvernement agissant au dehors. » (commission d'enquête sur les actes du gouvernement de la défense nationale. —déposition de m. gambetta.) 5.</Page><Page Number="80">— 82 — distingués ! l'estime publique est acquise à jamais à ce garde des sceaux, répudiant, au nom de la justice française outragée, les tristes magistrats qui se prostituèrent dans le mauvais lieu des commissions mixtes; — et, pour ma part, je n'ai pas oublié le visage défait et les larmes de l'amiral fourichon, quand il apprit la désespérante capitulation de paris... mais, enfin, soit à cause de leur âge avancé, soit pour d'autres raisons, les délégués à tours demeuraient au-dessous du gigantesque labeur que récla-mait l'enfantement de la défense dans les dé-partements, où rien n'était fait, où tout était à créer 1. quelle tâche ! il fallait, pour y réussir, joindre à une prodigieuse puissance de travail un talent d'organisateur hors ligne, à la sûreté, à la promptitude dans la 1. « lorsque, le 16 septembre, la délégation du gouvernement arriva à tours, il n'existait plus, dit m. de freycinet, dans son livre la guerre en pro-vince, un seul régiment d'infanterie ni de cavalerie, point d'artillerie; on ne comptait à ce moment, dans toute la france, que six pièces prêtes à entrer en ligne : les autres manquaient de leurs attelages, de leur personnel et beaucoup de leurs affûts. »</Page><Page Number="81">- 83 - conception l'énergie dans la mise en oeuvre, et disposer en même temps de cette popularité ou, mieux, de cette autorité personnelle qui, tout de suite, entraîne l'obéissance générale. un ministre avait tout cela. ce ministre, que le gouvernement aurait dû donner à la province dès le 4 septembre, ne se mettait en route que plus d'un mois après. parti en ballon, de paris, le 8 octo-bre, il prenait terre le même jour dans la forêt d'épineuse, près montdidier, à quel-ques cents mètres des prussiens, et il arri-vait à tours le surlendemain, 10 octobre. il s'appelait gambetta: vous souvient-il, mes amis, avec quelle joie fut accueillie la dépêche annonçant la venue de l'ardent citoyen, du patriote ins-piré? gomme on renaissait, comme on repre-nait confiance et courage ! « enfin, le voilà! s'écriait-on ; on va donc faire quelque chose, on va donc se défendre! » tous étaient avec lui, pour lui, derrière lui, — tous. qu'ils osent dire le contraire, ces hommes qui, se contentant alors d'être français et ne voyant rien hors la france., acclamaient avec nous</Page><Page Number="82">— 84 — l'arrivée de garnbetta, et qui, depuis, se sont si vaillamment déshonorés en insultant à une des plus pures, des plus hautes incar-nations du patriotisme français ! lui venu et son indomptable énergie, c'était la guerre à outrance, mais, au bout, sinon la victoire remportée, du moins l'hon-neur du pays gardé ; ils le savaient, et ils disaient : « tant mieux ! nous la voulons tous, cette guerre sans merci ; » et mainte-nant ils assurent que c'est un crime de n'a-voir pas imploré la paix après sedan1 ! gambetta ajournait indéfiniment les élec-1. « qu'on relise la belle déposition du général chanzy (devant la commission d'enquête sur les actes du gouvernement de la défense nationale), celles du général bourbaki et de tous les hommes sérieux qui ont été en rapport avec la délégation de tours et de bordeaux, pour les choses mili-taires; elle y est représentée comme animée du désir le plus sincère et le plus patriotique de ré-sister à l'invasion. il peut être commode de dire aujourd'hui qu'il fallait faire la paix au 2 septem-bre. la vérité est qu'alors l'opinion publique s'est prononcée énergiquement pour la continuation de la guerre. » (moniteur universel du 18 décembre 1873.)</Page><Page Number="83">— 85 — tions. « c'est bien, disaient-ils toujours, il a raison, il faut écarter tout ce qui serait de nature à diviser les citoyens. la défense avant tout, rien que la défense ! » et main-tenant ils crient que c'est une infamie, un odieux attentat contre la souveraineté natio-nale de n'avoir pas fait les élections le 16 oc-tobre 1870 ! mais à quoi bon insister, et qui jamais comptera les démentis que ces gens-là pas-sent leur vie à se donner à eux-mêmes?</Page><Page Number="84">— 86 — xv. quel était donc cet homme, dont la venue excitait à ce point l'espérance française et maintenait ainsi les courages, tout près de s'affaisser? mon dieu ! la patrie le connais-sait à peine, c'était un homme tout nou-veau. par deux fois seulement il s'était ré-vélé : en 1868, lorsque, dans le procès intenté à de nobles citoyens pour avoir évo-qué la mémoire d'un représentant du peuple tué en défendant la constitution, il prit à partie, — avec une éloquence vengeresse qui terrifiait sur leurs siéges les juges de bonaparte, — le 2 décembre, l'empire et l'empereur; en 1870, quand, huit jours avant le plébiscite, il établit si péremptoire-ment que suffrage universel et république sont deux termes inséparables et comme synonymes, devant une chambre hostile, irritée, mais qui l'écouta quand même,</Page><Page Number="85">- 87 - domptée par une autorité qu'il signifiait du premier coup à ses adversaires les plus résolus. c'est qu'ils n'avaient point affaire seule-ment à un orateur éclatant et fougueux, servi par un organe aussi juste que puissant. pour jaillir d'une inspiration abondante et bouil-lonnante, cette éloquence ne se répandait pas au hasard, elle s'en allait, d'un cours réglé par la raison, vers la conclusion mé-ditée et voulue. nature d'artiste et coeur chaud, gambetta n'en est pas moins, en effet, éminemment pratique; il se possède pleinement, il se conduit où il doit, sans rien sacrifier, d'ailleurs, de son aisance et de sa liberté d'allures ; ne s'attardant point dans les hors-d'oeuvre, où l'invitent naturelle-ment, semble-t-il, et sa vaste imagination et l'instruction dont il abonde, mais n'hésitant pas non plus à prendre par ces digressions opportunes qui, pour paraître allonger la route, ne mènent que plus sûrement au but proposé. bref, il estime que ce n'est pas tout d'émouvoir ou de charmer, il trouve plus digne, plus viril, de convaincre... aussi, le</Page><Page Number="86">- 88 — discours achevé, les députés ne savaient-ils ce qu'ils devaient le plus remarquer, de ce bon sens élevé, de cette logique serrée, de cette argumentation agile autant que vigou-reuse, de cette dextérité surprenante, ou de ces grands coups d'éloquence et de cette forme si précise dans son ampleur et sa ri-chesse, si pittoresque dans sa gravité. puis, quelle modération sous son énergie ! en cet homme, on le sentait bien, nul fiel, nulle haine. navré de voir où l'on précipitait son pays bien-aimé, il s'en plaignait avec une douleur indignée, mais clémente, qui, loin de rebuter ses adversaires, aurait dû les ramener, si le miracle eût été possible. au moins, à défaut d'une approbation ostensible, emporta-t-il de haute lutte leur sympathie et leur respect. l'impression produite par ce discours, considérable au corps législatif, fut immense dans le pays, et je me rappelle de quel ton déférent on parla désormais de gambetta chez nous, même parmi les fidèles de l'em-pire. il avait conquis d'emblée cette autorité hors ligne, réservée d'ordinaire au dévoue-</Page><Page Number="87">89 — ment expérimenté pendant de longues an-nées et à l'accumulation des services rendus. certes, il y avait, dans la gauche parlemen-taire, bien des talents, bien des hommes dont la vie s'était écoulée à glorifier la dé-mocratie; et, pourtant, voilà — qu'on me passe l'expression — voilà que chacun flai-rait déjà, dans le nouveau venu, le vrai guide, le véritable homme d'etat de la france ré-publicaine. ce qui lui gagna, dès le début, la sym-pathie universelle, ce qui lui créa tout d'a-bord ce prestige singulier, c'est que, chez lui, je le répète, la rigidité des principes n'exclut point la mansuétude envers les per-sonnes. en gambetta, rien d'étroit, rien du sectaire. animé pour son pays de l'affection la plus intelligente, son noble désir est d'ou-vrir la république à tous ceux qui, mécon-naissant naguère la valeur des institutions démocratiques, viennent sincèrement à nous aujourd'hui pour nous aider de leur in-fluence et de leur bonne volonté. elles sont de lui, ces paroles généreuses : «... je dis et je répète que, parmi ces</Page><Page Number="88">- 90 -voix plébiscitaires, ils étaient nombreux les esprits honnêtes, loyaux, qui ont été abusés, car ils voulaient la suprématie des principes de 89 dans la société démocratique ; ils vou-laient l'égalité devant la loi ; ils voulaient l'instruction assurée, l'impôt du sang obli-gatoire, la diminution des priviléges du clergé et là répartition équitable des charges pu-bliques : c'étaient des gens trompés qui croyaient à la suite de la révolution, et qui croyaient possible l'alliance adultère de l'empire et de la démocratie. par consé-quent, nous avons le droit de les revendi-quer. instruits par le malheur, débarrassés des suggestions napoléoniennes, ils sont de droit, de sentiment, acquis à la cause de la république et de la démocratie. oui, j'ai cette conviction qu'à part la bande dorée des parasites qui, depuis vingt ans, avait mis la france en coupe réglée, à part les conduc-teurs de la mascarade impériale, le suffrage universel, dans ses masses, s'est laissé tromper. « ainsi donc, soyons avec eux d'une par-faite tolérance pour le passé ; ne récriminons</Page><Page Number="89">- 91 -pas; qu'ils entrent dans nos rangs, et pour-suivons ensemble la réalisation d'idées qui n'ont couru de périls que par leur égarement aujourd'hui dissipé. » (saint-quentin, 16 novembre 1871.) quelles instructions envoyait-il à ses pré-fets, le lendemain du 4 septembre? « la défense, d'abord! occupez-vous de la défense. n'hésitez pas à maintenir les conseils municipaux, élus sous l'empire, qui se montreront prêts à vous seconder dans cette grande oeuvre. bornez-vous à briser ceux qui, par leur mauvais vouloir déclaré ou par leur inertie, pourraient la compro-mettre. » la défense nationale, voilà quelle fut son unique préoccupation, de sedan jusqu'à l'ar-mistice, et il se racontait fidèlement, quand, au banquet que lui offrit la ville de péri-gueux le 29 septembre 1873, il s'écriait avec tout son coeur : « ce n'est pas nous, qu'on le sache bien,</Page><Page Number="90">— 92 qui avons jamais distingué la couleur des drapeaux qui marchaient à l'ennemi; non, jamais, je le déclare hautement, une pensée aussi impie ne m'est arrivée à l'esprit ! « c'est pour cela que je suis profondément humilié, pour l'honneur et pour le renom de ma patrie, de voir s'élever autour des répu-blicains qui ont servi la france, je ne sais quelles susceptibilités jalouses, je ne sais quels ombrages mesquins du genre de ceux que l'on témoigne aujourd'hui. aussi, mes-sieurs, en ce moment même, si un devoir impérieux s'impose à vous, c'est le souvenir de ceux qui manquent ici; c'est à ceux-là qu'il faut porter un toast, non pas au nom d'un parti politique, mais au nom du senti-ment national, au nom de la france tout entière. « messieurs, après les défaites que nous avons essuyées et qu'il faut maintenant ré-parer, le sentiment qui doit dominer dans nos coeurs, qui doit nous exciter et nous soutenir, c'est le sentiment de la patrie ; et si j'avais pu croire que ma présence à ce banquet, où vous m'avez convié, devait avoir</Page><Page Number="91">— 93 -pour effet d'en exclure les représentants de la vaillance française, les défenseurs du dra-peau français, ceux qui n'ont jamais faibli, ceux qui n'ont jamais capitulé, ceux qui n'ont jamais rompu d'une semelle 1 ... « si j'avais pu penser, dis—je, que ma présence pût entraîner leur exclusion de ce banquet, oui, malgré la joie profonde que j'éprouve à presser la main fraternelle de cette démocratie qui est ici réunie et à la-quelle j'ai voué toutes mes forces, toute mon intelligence, — je ne serais pas venu. je ne serais pas venu parce qu'il y a quelque chose qui m'importe plus que nos fêtes républi-caines, c'est le rôle, c'est la mission, c'est la place de ceux qui représentent la vaillance de la patrie devant l'étranger. « ils seraient des calomniateurs, tous ceux qui interpréteraient mes paroles autrement qu'elles ne doivent l'être. je ne les prononce 1. allusion à l'absence du général carré de bel-lemarre et du colonel teyssier, le ferme défenseur de bitche, qui, tous les deux invités au banquet, durent, par ordre supérieur, s'abstenir d'y pa-raître.</Page><Page Number="92">— 94 -pas dans un mesquin intérêt de parti, je les dis parce qu'il y a quelque chose de supérieur à la république, de supérieur à la liberté de la pensée, c'est la france, c'est l'indépen-dance de la france, c'est la passion, c'est la religion de la france ! la france résume tout pour moi : liberté de la raison, progrès et justice, république ; tout cela c'est la france; voilà pourquoi il n'y a rien, il ne peut rien y avoir au-dessus d'elle ! » ainsi parla-t-il, et nous allons voir si les actes n'avaient pas précédé les paroles.</Page><Page Number="93">- 95 xvi. m. gambetta arrivait en province, à la fois comme ministre de l'intérieur et comme ministre de la guerre. ce double fardeau ne pouvait être divisé, et l'on eut raison d'en charger un seul homme : l'administration intérieure et l'organisation de la défense étaient choses inséparables , évidemment ; pouvoir civil et militaire devaient être réunis dans la même main ; préfets et généraux devaient obéir à la même impulsion, puis-qu'ils avaient à concourir au même résultat et que les citoyens, mis à la tête des dépar-tements, étaient, avant tout, les agents de la défense nationale. m. gambetta, ministre de la guerre et ministre de l'intérieur, avait deux missions : faire la guerre à l'étranger et assurer la paix entre les français, — cette paix étant indis-pensable pour mener cette guerre.</Page><Page Number="94">- 96 — si, dans plusieurs départements, l'ordre ne fut pas complétement respecté, accident inévitable dans la surexcitation produite par des événements aussi prodigieux, il fut res-tauré bien vite, grâce à la décision du nou-veau ministre ; et ce n'est pas sans une légi-time fierté qu'il a pu s'en vanter devant cette commission d'enquête, peuplée d'enne-mis auxquels il imposa dès les premiers mots avec l'autorité naturelle que j'ai déjà signa-lée, et qui, tout de suite, commande, non-seulement l'attention, mais le respect. pour rétablir l'ordre, il ne lui fallut pas trois semaines, « quinze à dix-huit jours suffirent, » comme il a dit, et il ajoutait, sans que nul de ces enquêteurs passionnés osât le contredire ou même l'interrompre : « je n'ai pas besoin d'insister sur la façon dont j'ai procédé, soit à marseille, soit à saint-étienne, soit à toulouse; ce que je constate, c'est qu'au bout de très-peu de temps, l'autorité du gouvernement était par-tout reconnue, respectée, obéie, que le pro-gramme séparatiste était anéanti, et qu'on ne parlait plus de ligue, ni du midi, ni</Page><Page Number="95">— 97 — d'ailleurs; cet ordre parfait s'est maintenu jusqu'à ma démission, c'est-à-dire jusqu'au 30 janvier 1871. » et de quelles forces disposait-il pour main-tenir ou rétablir l'ordre ? d'aucunes. il n'a-vait point, dans ces grandes villes où parfois quelque sédition menace, de régiments prêts contre l'émeute... il lui suffisait de préfets, comme challemel-lacour, qui, à lyon, par son énergie froide et tenace, intimidait les artisans de guerre civile; comme cet admi-rable alphonse gent, qui, le soir de son ar-rivée à marseille, recevant une balle dans le ventre en plein salon de la préfecture, avait dompté, dès le lendemain, rien que par son courage personnel, les plus frénétiques et les plus absurdes. ah ! gambetta avait une manière à lui de faire l'ordre ! il le faisait avec cette passion de dévouement et de patriotisme qu'il savait si bien communiquer aux agents de la ré-publique.</Page><Page Number="96">- 98 - xvii. ce qu'il accomplit dans ses trois mois et demi de dictature (nous verrons quel dicta-teur c'était) passe toute croyance. la tâche assumée par lui était presque surhumaine, en effet, non-seulement à cause des circons-tances formidables dans lesquelles il accep-tait le pouvoir, mais encore parce que les deux grands ministères, dont la direction lui incombait, n'avaient, surtout celui de la guerre, qu'un personnel insuffisant, même en temps normal. ce n'étaient, proprement, que des fractions, des fragments de bureaux qui furent envoyés à tours. il fallait toute l'activité, toute l'aptitude administrative et la faculté d'improvisation qui distinguent m. gambetta ; il fallait aussi le don, qu'il possède à un degré vraiment étonnant, de pénétrer les autres de sa con-viction, pour suppléer à tant d'éléments qui</Page><Page Number="97">- 99 -faisaient défaut, en décuplant, avec ses pro-pres forces, celles de ses compagnons de travail. et, puisque l'occasion m'en est offerte, je regarde comme un devoir étroit de rendre hommage à ses trois collaborateurs immé-diats, mm. de freycinet, spuller et j. ca-zot : à l'ingénieur de freycinet, le délégué à la guerre, si haut prisé des généraux les plus compétents et les plus sérieux, en allemagne comme en france, pour le génie d'organisa-tion qu'il déploya d'octobre 1870 à février 1871 et qui, certainement, si l'assemblée nationale avait l'honneur de le compter parmi ses membres, s'y montrerait un des premiers ouvriers, sinon le principal, de notre restauration militaire1 ; — à m. ju-1. voici comment s'est exprimé devant la com-mission d'enquête le général borel, chef d'état-major de d'aurelles de paladines, jusqu'à la défaite d'orléans; chef d'état-major de bourbaki, à l'armée de l'est, et depuis chef d'état-major général de l'armée de versailles — lequel n'est certes pas ré-publicain — : « ii faut rendre justice à l'adminis-tration de la guerre du 10 octobre (date de l'arrivée à tours de m. gambetta). elle a rendu de très-</Page><Page Number="98">- 100 -les cazot, aujourd'hui représentant du peu-ple, alors secrétaire général du ministère de grands services et fait tout ce qu'il était matériel-lement possible de faire... je doute qu'aucune ad-ministration eût pu faire plus que ce qu'elle a fait. il y a eu un homme qui, sous le titre mo-deste de délégué à la guerre, a rendu d'immenses services, dont on ne lui est pas reconnaissant parce qu'il n'a pas réussi. depuis, cet homme s'est ef-facé; c'est à lui que nous devons l'improvisation de nos armées. — m. le président. quel est le nom de celui que vous voulez désigner? — le général borel. m. de freycinet. » et le général termine par ces mots : comme improvisation d'armée, comme créa-tion, je doute qu'une administration quelconque pût faire autant que celle-ci a fait. » que dit, d'autre part, m. perrot, député de la droite, dans un rapport qui voudrait bien être écrasant pour la délégation de tours ? il est forcé d'avouer « que, pendant les trois mois et demi qu'à duré le pouvoir de m. gambetta, des efforts consi-dérables, énormes même, sous certains rapports, ont été entrepris et réalisés pour essayer de résister à la formidable invasion qui étreignait la france, et que m. de freycinet était parfaitement autorisé à énumérer, dans le livre qu'il a publié, les résul-tats vraiment extraordinaires qui ont été obtenus sous son impulsion personnelle, secondant celle de m. gambetta. » plus loin, le même perrot confesse, à sa grande douleur, que mm. gambetta et frey-cinet ont réussi, en trois mois et demi, « à mettre</Page><Page Number="99">- 101 -l'intérieur, le citoyen à la conscience anti-que, le jurisconsulte au jugement solide, à la forte science, qui, après les jours, donnait les nuits à ses fonctions ; — à m. spuller, qui partagea tous les travaux, toutes les fa-tigues de m. gambetta, et dont la péné-tration politique, l'imperturbable présence d'esprit, la connaissance des hommes et les habitudes laborieuses font un ami si pré-cieux dans le conseil et promettent à la ré-publique un serviteur éminent. autour d'eux, près du ministre, et tou-jours sous sa main, ce qu'on nomme le cabi-net, composé de quelques jeunes gens, prêts à toute heure, se relayant pour passer les nuits et que, sûr de leur dévouement à la patrie, le ministre avait appelés dès le pre-mier jour. ils travaillaient d'arrache-pied, et, comme on dit, ils ne plaignaient pas leur sur pied près de six cent mille hommes, munis de quatorze cents bouches à feu, le tout réparti entre douze corps d'armée, et que ces soldats improvisés, surgissant, pour ainsi dire, du sol de la patrie, ont pu être suffisamment armés et équipés pour être opposés à l'ennemi. »</Page><Page Number="100">— 102 — peine. il est vrai que, pour se refaire, ils s'adonnaient à des orgies somptueuses dont m. janvier de la motte lui-même n'a pas d'idée, ainsi que l'ont certifié les plumes véridiques de l'ordre, du pays et autres feuilles également vénérables.</Page><Page Number="101">103 xviii. à peine arrivé, gambetta, sans se désin-téresser de l'administration civile., se voua principalement à la création des armées, à l'organisation de la résistance : il devait res-ter surtout, et il ne l'oublia jamais, l'homme de la défense nationale. « les décrets se succédèrent avec rapidité : nomination de généraux et d'intendants, appel sous les drapeaux de toutes les masses mobilisables, réorganisation des cadres, il fallait pourvoir à tout, et le jeune ministre fit face à des be-soins si pressants et si multipliés avec une activité fiévreuse. en un mois, la première armée de la loire, qui avait été forcée de reculer devant les bavarois à orléans, était parfaitement réorganisée et prête à rentrer en ligne. il avait fallu briser bien des ré-sistances, avoir raison de la mauvaise volonté de bien des chefs militaires, mais gambetta</Page><Page Number="102">_ 104 — avait enfin réussi à imposer sa manière de voir, et la victoire de goulmiers (9 novembre 1870) vint le récompenser de ses efforts... au moment de la signature de l'armistice, gambetta avait réussi à organiser trois ar-mées qui, repoussées sans cesse, mais se re-formant toujours à quelques lieues en arrière, tenaient encore la campagne. » (grand dictionnaire universel du xixe siècle.) au fort de la lutte, le spectator, journal d'angleterre, — un pays où l'on nous aime avec modération cependant ! — disait de m. gambetta : « il est évident qu'il possède à un degré, extraordinaire la faculté de s'imposer. il avait à gouverner immédiatement le corps le plus exigeant et le plus indépendant du .monde : les généraux de l'ancienne armée française, des hommes qui l'abhorraient comme répu-blicain, le détestaient comme pékin. et, pourtant, dès le moment où il a pris le pou-voir à tours, personne, dans toute la france,</Page><Page Number="103">— 105 — n'a contesté sérieusement son autorité. le trésor était vide, et il l'a rempli ; les arse-naux étaient à moitié vides, et, à l'heure qu'il est, une grande armée, deux armées peut-être, ont de l'artillerie, des chevaux et des artilleurs... les difficultés à surmonter étaient énormes. sous l'empire, les officiers s'étaient habitués à une tolérance excessive ; ils n'osaient plus donner un ordre désagréa-ble. la tradition de l'obéissance avait com-plétement disparu. s'élevant à la hauteur de la situation, l'avocat énergique qui, pour le moment, représente la france, a décrété que, dans cette heure suprême de danger, tout soldat coupable de désobéissance, d'insubor-dination ou de pillage serait puni avec la dernière rigueur. de tous ces décrets, il est résulté que la france a maintenant une ar-mée qui peut livrer bataille en rase campa-gne. — nous avons recueilli tous ces faits dans les lettres d'hommes qui sont hostiles à m. gambetta, qui le regardent comme un ennemi de l'armée, un parvenu, un fou ! » plût à dieu que la capitale eût possédé un</Page><Page Number="104">- 106 -tel fou ! car, suivant la parole du général faidherbe, qui sait si, quittant paris, gam-betta avait pu se dédoubler et y laisser un autre lui-même, qui sait si les événements n'eussent pas tourné à notre avantage? hélas ! au gouvernement de paris il man-quait la foi, d'où naissent les décisions éner-giques et les promptes audaces, indispensa-bles dans les extrémités comme celles où notre pays se trouvait réduit.</Page><Page Number="105">107 xix. c'est dans cette foi profonde que léon gambetta trouva la force d'accomplir la mission dont la france l'avait chargé, et sous laquelle il ne fléchit pas une minute : là me fut prouvé réellement comme l'esprit mène le corps et le peut rendre capable d'un héroïsme de fatigue tout à fait inconcevable. quand j'y songe, en effet, quand je rassem-ble mes souvenirs, moi qui ai vu cet homme à l'oeuvre pendant les trois mois et les trois semaines qu'a duré son double ministère, je ne comprends pas, je m'émerveille qu'il ne soit point mort à la peine. je ne crois pas qu'il ait reposé plus d'une heure par nuit, en moyenne, du 10 octobre au 30 janvier. sans cesseréveillé (réveillé! quel euphémisme !) par les dépêches qui ar-rivaient en foule, d'une à quatre heures du matin, soit des armées, soit des préfectures,</Page><Page Number="106">— 108 — et auxquelles il fallait souvent répondre séance tenante ; — parfois même obligé de partir brusquement pour les camps, où l'ap-pelaient les courages à remonter, les dissen-timents entre généraux à apaiser ; se multi-pliant à l'infini ; toujours prêt, toujours debout; n'ayant pas le temps de dormir, pre-nant à peine celui de manger, tant il avait l'inquiétude constante de la patrie, non.! on, ne se doute pas de ce que le rude ci-toyen a dépensé de forces au service de la france ! quelques plumitifs assurent cependant (ils savent le contraire, bien entendu) que léon gambetta, se berçant dans une indo-lence de dilettante, avait une préoccupation unique : limer des proclamations littéraires, prononcer d'éloquents discours, parader de-vant la foule en acteur affamé de triomphes ; qu'il se prélassait, enfin, dans une sorte de dictature artistique. rien de plus faux. nul, plus que lui, ne répugne aux vaines exhibitions. combien de députations, arri-vées de tous les points de la france pour le haranguer, n'ont pu le voir, même un instant</Page><Page Number="107">- 109 — et comme à la dérobée ! c'est qu'il ne voulait pas donner une minute à l'inutile; c'est que, devant tout son temps à la conduite de la défense, il ne sesentait pas le droit de s'épar-piller en paroles ; qu'il tenait à travailler pratiquement, dans le recueillement du ca-binet, à l'oeuvre colossale dont le pays lui avait confié l'accomplissement. m. spuller ou quelque autre recevait les délégations, et ces patriotes, venus de loin, souvent des extrémités de la france, com-prenant qu'il ne fallait pas déranger le ministre, n'insistaient pas et partaient sans se plaindre de ne l'avoir point vu. il parla deux fois au peuple, telle est la vérité, une fois à tours, l'autre à bordeaux ; à tours, lorsque, d'une voix que la joie faisait tremblante, quand, pâle, débordant d'émo-tion, toute son âme dehors, il annonçait à la population tourangelle la fameuse sortie du général ducrot, qui avait juré, à la manière antique, de ne rentrer que mort ou victo-rieux. et, sous sa parole, comme les coeurs battaient ! comme les yeux s'emplissaient de larmes fières et douces ! on se croyait déjà 7</Page><Page Number="108">— 110 — sauvé, l'on se disait : « nous serons à paris au jour de l'an »... je vois encore steenac-kers, le directeur général des postes et des télégraphes, traverser la pièce où je travail-lais, tout courant, agitant la dépêche, pleu-rant et riant à la fois, et criant : le mi-nistre ! le ministre ! — on n'oublie pas ces choses-là. l'ivresse fut courte. un nouveau télé-gramme nous dégrisa bien vite : le général venait de rentrer dans paris, vivant et point victorieux.</Page><Page Number="109">111 -xx. au jour de l'an on n'était point à paris. au contraire : obligée de s'en éloigner en-core davantage, la délégation avait fait re-traite sur bordeaux le 10 ou 11 décembre, moins gambetta, qui, en quittant la ville de tours, s'était rendu aux armées de l'ouest et de l'est. il ne rejoignit ses collègues, dans la cité girondine, que la nuit du 31. le lendemain, 1erjanvier, la population, le sachant arrivé, commença d'affluer, vers une heure, de la rue sainte-catherine à la garonne, et couvrit bientôt de ses nappes énormes la vaste avenue du chapeau-rouge. le ciel était noir, l'air froid; la neige, tom-bée à foison les jours précédents, s'étendait, blanche., sur les toitures, tandis que, dans la rue, elle s'était émiettée déjà en une pous-sière humide et grise sous les bottes des sol-dats, qui passaient là continuellement pour</Page><Page Number="110">— 112 - gagner le chemin de fer. réguliers, mobiles, francs-tireurs., mobilisés, en a-t-elle vu dé-filer, cette préfecture, en décembre et sur-tout en janvier ! et, quand ils passaient, les drapeaux s'inclinaient, et les épées des offi-ciers saluaient, devant la maison aux fenêtres closes où travaillait pour la france l'homme qui n'a jamais désespéré ! pendant que la multitude s'entassait, pous-sant jusqu'au ciel les cris de : vive la france ! vive la république ! le maire et le conseil municipal de bordeaux, introduits auprès du ministre, affirmaient l'invincible confiance de cette population dont ils étaient les représentants, et sa croyance absolue en lui, et son dévouement sans bornes à l'oeu-vre de salut. il les remercia; puis, appelé par l'acclamation, toujours croissante, de cinquante mille citoyens, ouvriers, bour-geois, paysans, impatients d'honorer en gambetta l'incarnation de la résistance, l'énergie vivante de la patrie, il ouvrit la porte de son cabinet et sortit sur le balcon de pierre. a sa vue, un immense cri de vive la ré-</Page><Page Number="111">- 113 — publique! monta de la rué, répété par les fenêtres où l'on s'étouffait, et d'un mouve-ment unanime tous les fronts se découvri-rent. il était là, point théâtral, grave, simple comme d'habitude, — les deux mains s'ap-puyant sur le rebord du balcon. il parla. et ce qu'il dit, de sa voix puissante en-core, bien qu'un peu voilée par la fatigue des insomnies et des voyages, me restera éter-nellement dans le coeur. il disait nos villes incendiées, nos campagnes pillées par l'al-lemand, la patrie malheureuse et humiliée, mais aussi nos soldats stoïques, résolus à ne pas plus reculer devant cet hiver toujours plus terrible que devant cet ennemi toujours plus nombreux ; — il disait encore l'héroïsme parisien et, sollicitant de lui le décisif, le suprême effort, il demandait la sortie « sans esprit de retour », que paris voulait, que ducrot avait solennellement promise et que la province attendait chaque jour... mais, sans doute, on s'y préparait; sans doute, après les boulets de ses forteresses, la ville</Page><Page Number="112">- 114 -allait lancer la masse irrésistible de ses sol-dats et de ses citoyens sur la muraille prus-sienne, et, la crevant, passant au travers, donner la main aux jeunes armées de la loire qui l'appelaient depuis si longtemps! « non ! la france ne périra pas ; car la ré-publique, entendez-le bien, a juré de la dé-fendre jusqu'au bout, — elle l'a juré 1! » et il étendit le bras comme pour renouveler le serment sacré, prêté par tous au 4 sep-tembre, et que lui seul devait tenir. sous le geste, on vit, pour ainsi dire, courir le frisson patriotique par tout ce peuple en proie à une émotion indescriptible. puis, le cri de vive la république! s'élança dans les airs avec une vigueur nouvelle, et si formidable cette fois qu'il retentit jusque dans la campagne, loin par delà la garonne. c'est alors qu'un citoyen, placé sous le balcon, jeta d'une voix stridente ces quatre mots : « a bas la réaction !» et la multitude de répéter : « a bas la réaction ! » la cla-1. je cite de mémoire et ne prétends pas donner le texte littéral, mais simplement approximatif, des paroles de m. gambetta.</Page><Page Number="113">— 115 -meur gagna jusqu'aux rangs les plus re-culés, s'accentuant, se précisant toujours davantage : « a bas la presse vendue! a bas les journaux infâmes! qu'on les supprime! c'est eux qui nous perdent ! » et on les nommait. le bon sens populaire n'admettait pas que, l'ennemi occupant le territoire, la presse gardât la liberté de calomnier journellement le chef qui conduisait la résistance nationale et de décourager le pays en tuant chez lui la confiance, nécessaire, indispensable pour que la lutte fût menée avec chance de suc-cès. ceux qui n'ont pas lu certaines feuilles de cette époque, ne peuvent avoir une idée de l'audace anti-française déployée alors par quelques journalistes. on en reste confondu : aussi, cette explosion de colère était-elle na-turelle et comme inévitable; elle devait for-cément se faire jour à la première occasion; et si l'on peut s'étonner d'une chose, c'est qu'elle n'ait pas été suivie immédiatement de représailles matérielles contre cette presse éhontée, qui la provoquait imprudemment depuis tant de semaines. et sans la sagesse,</Page><Page Number="114">— 116 — la généreuse modération de gambetta, que serait-il arrivé, quelles violences n'étaient pas à redouter ! mais il ne se laissa point emporter à l'irritation populaire : ces adju-rations passionnées le trouvèrent impassible ; il restait, comme d'habitude., maître de lui-même, ce qui est le vrai, le seul moyen de se rendre maître des autres. les clameurs s'étant enfin apaisées : «non, mes amis, dit-il gravement, je ne ferai pas ce que vous me demandez, cela ne serait digne ni de vous, ni de la république. je ne donnerai pas le mauvais exemple de refréner la discussion, même quand elle se fait injure et calomnie. le langage doit être libre comme la pensée, respecté dans tous ses écarts, jusqu'à cette limite fatale où il de-viendrait une résolution et engendrerait des actes. si l'on franchissait cette limite, le gou-vernement n'hésiterait pas à frapper. quant à présent, il se contente d'abandonner cette presse, que votre indignation me dénonce et que je connais bien, au dédain des patriotes, qui fera, — qui a déjà fait justice, votre</Page><Page Number="115">— 117 — manifestation vient de me le prouver. le châtiment suffit 1. » « c'est vrai ! vous avez raison ! » répondit, tout d'une voix, la foule soudain retournée, et le ministre se retira du balcon, accompa-gné par les mêmes vivats qui l'avaient accueilli. lui parti, le peuple demeurait là comme s'il allait revenir. et les acclamations, où le nom de république alternait avec celui de gambetta, ne tombaient quelques secondes que pour s'élever de nouveau, plus ardentes, plus éclatantes, parmi les strophes de la marseillaise. il semblait que bordeaux ne pût se résoudre à quitter du regard cette maison où il était rentré... qu'auraient donné les citoyens pour l'embrasser, pour serrer contre leur coeur le coeur de ce fier fran-çais! plus d'une heure s'écoula, ils ne se reti-raient point, ils voulaient absolument le re-voir. « gambetta ! gambetta ! » criaient-ils toujours. 1. voir la note précédente.</Page><Page Number="116">— 118 — il revint : non pour se faire applaudir, n'étant point de ces vaniteux et de ces vul-gaires qui se complaisent aux ovations pro-longées, mais pour dire ces simples mots, articulés d'un ton presque sévère : « ci-toyens, nous avons besoin de travailler et ce tumulte persistant nous trouble. je vous remercie de votre accueil, si honorable pour moi, mais je vous prie de cesser vos chants et de vous retirer en bon ordre. le recueil-lement convient seul à l'heure grave où nous sommes. » et, sans hésitation, tout de suite, la multi-tude de se désagréger silencieusement, tant l'autorité de cet homme s'imposait à la do-cilité générale!</Page><Page Number="117">- 119 -xxi. tel est le tyran sous lequel gémissait la liberté française et qui, suivant certains ré-cits, ne passait pas une matinée sans abattre, à la tarquin, un ou deux journaux réac-tionnaires, en attendant, sans doute, de pouvoir décapiter les journalistes eux-mêmes. en vola-t-il, de ces feuilles innocentes, au vent de sa colère ! on frémit rien que d'y songer, — on en compte jusqu'à... une : l'union de l'ouest, d'angers. doux jésus, qu'avait-elle fait, la sainte feuille? en vérité, peu de chose, une pec-cadille. l'ennemi présent, elle s'était bornée, dans son patriotisme angélique, à décon-seiller l'obéissance aux décrets du gouver-ment et, partant, la résistance aux prussiens. quand il apprit cela, le « dictateur » fronça le sourcil. il avait bien pu tolérer les ca-lomnies quotidiennes du royalisme enra-</Page><Page Number="118">— 120 — geant qu'un républicain fût un tel patriote, et laisser siffler autour de lui les libellistes venimeux, — il regardait dédaigneusement ou, plutôt, il ne faisait pas attention ; — mais qu'on soufflât en quelque sorte (sans le vouloir, je le crois) la débandade et la fuite à nos soldats, c'était une autre affaire, voilà qui passait la permission : il autorisa donc le préfet de maine-et-loire à sus-pendre la noble union de l'ouest 1. je me souviens aussi que, vers cette époque, peut-être dans la même semaine, on tint sous clef, pendant vingt-quatre heures, un gaze-tier bordelais, convaincu d'espiègleries de semblable nature. double excès de tyrannie, dont gémit hautement encore la sensibilité réaction-naire ! 1. répétons-le, cette suppression ou suspension fut la seule. l'administration supérieure des bou-ches-du-rhône ayant interdit la publication de la gazette du midi, feuille royaliste qui faisait au gou-vernement l'opposition la plus vive, le ministre de l'intérieur cassa l'arrêté de m. esquiros, et la ga-zette continua de paraître.</Page><Page Number="119">— 121 — eh bien, franchement, je trouve que journalistes d'angers et de bordeaux ont mauvaise grâce à se plaindre, et m'est avis que le farouche dictateur se montra le plus débonnaire et le plus clément des hommes en ne les jetant pas à un conseil de guerre où ils eussent risqué peut-être quelque ter-rible mésaventure. pour un tel sentiment, je serai traité de démagogue et d'énergumène, je le sais, — et je m'en console.</Page><Page Number="120">122 xxii. un des étonnements de l'histoire sera certainement l'attitude actuelle du parti lé-gitimiste à l'égard du ministre gambetta, de ce parti qui, après avoir donné tant de vo-lontaires héroïques à la france, semble vou-loir disputer aujourd'hui la palme d'impu-dence aux bonapartistes les plus décriés. sur ce nouveau champ de bataille, la gazette de france, entre autres, peut se vanter jus-tement d'avoir égalé pays, ordre et patrie (de beaux titres pour de vilaines publica-tions), de façon à révolter les moins scru-puleux. nous venons de voir que le dictateur opprimait les journaux, qu'il ne permettait pas une seule critique contre sa personne, que sa main de fer s'abattait sans cesse sur les presses de la réaction et les brisait net... ce n'est pas tout. le jacobin ombrageux</Page><Page Number="121">— 123 — ne se contentait point, paraît-il, de si minces ruines : il allait jusqu'à sacrifier la défense nationale à ses passions de sectaire. inutile de s'offrir à la patrie, eût-on le plus solide renom de valeur et les plus incontestables ta-lents militaires, on était sûrement éconduit, si l'on ne montrait patte rouge à la porte du ministère. qui ne sait, d'ailleurs, que ja-mais, au grand jamais, gambetta ne s'in-quiéta de former des armées et de combattre les prussiens? le beau souci! son unique préoccupation fut de donner des bureaux de tabac à ses intimes et de la graine d'épinard aux orateurs des clubs. voilà, dans toute leur bêtise odieuse, les dires débités, ressassés, rabâchés depuis trois ans, par les glorificateurs de l'aigle de sedan et du lys de coblentz. la france avait cru, pendant des mois, bonnement, ingénument, que, ministre de la défense avant tout, grambetta ne deman-dait aux généraux que des aptitudes et non des opinions; —erreur! illusion! folie! est-ce que d'aurelles de paladines, martin des pallières, bourbaki, charette, catheli-</Page><Page Number="122">— 124 — neau, etc., reçurent jamais l'investiture de la république? comment! bourbaki, ex-commandant en chef de la garde impériale; bourbaki, ex-pédié par bazaine en mission auprès de l'im-pératrice; bourbaki, se présentant à son retour de londres au ministre gambetta, celui-ci, satisfait de le savoir brave comme ney et loyal comme bayard, lui aurait confié, d'emblée, une armée dans le nord et, plus tard, une armée dans l'est ! légende, pure légende ! non, c'est de l'histoire. gomment ! charette, l'homme de gastel-fidardo, l'ultra-royaliste, le colonel des zouaves pontificaux, se serait offert avec son régiment de chouans, et gambetta, satisfait de savoir charette brave et loyal comme bourbaki, l'aurait accueilli à bras ouverts ! bien plus, comme un membre de la délé-gation exprimait la crainte que l'uniforme de ces zouaves ne fût regardé de travers par les troupes régulières, il aurait répondu que « cet uniforme ayant revêtu jusqu'ici des français pleins de courage, il entendait, lui,</Page><Page Number="123">— 128 — le ministre de la guerre, qu'on le fît voir aux prussiens » ; — enfin, et pour comble, il aurait, quelques jours après, nommé gé-néral ce colonel papalin ! légende, triple légende ! non, c'est de l'histoire. et voilà par quel esprit d'exclusion gam-betta compromit la défense nationale ; voilà de quelle façon il sacrifiait la patrie à ses dé-fiances démocratiques. l'armée ne s'y est point trompée, elle qui, en province comme à paris, le porta in-variablement en tête même des listes de la réaction : officiers et soldats monarchistes ont, en effet, toujours voté pour gambetta, absolument comme leurs camarades répu-blicains, voulant le remercier ainsi de n'avoir jamais rien mis en balance avec son amour du pays et sa haine de l'ennemi 1. 1. consulter notamment les élections pari-siennes du 2juillet 1871 : gambetta recueillit dix-huit cents suffrages militaires (la quasi unani-mité), quand le général de cissey, alors ministre de la guerre, qui venait immédiatement après lui, en avait treize cents à peine.</Page><Page Number="124">— 126 — et, parmi tant de départements qui l'en-voyèrent à l'assemblée le 8 février 1871, lesquels relevons-nous, lesquels frappent tout d'abord? le haut et le bas-rhin, la meurthe et la moselle : toute l'alsace, toute la lorraine. c'est qu'elles n'oubliaient pas, les chères provinces , aujourd'hui détachées de la mère-patrie, comme il les avait disputées à l'allemand, et qu'elles espéraient que, lui demeurant, la délivrance restait possible encore ! et cette délivrance, — cette délivrance par lui,— les prussiens ne semblaient-ils pas la craindre, quand ils allèrent jusqu'à inter-dire le colportage des bulletins imprimés où se trouvait le nom de gambetta : en sorte qu'alsace et lorraine durent écrire à la main ce nom proscrit? que pensez-vous de l'ostracisme? n'est-il pas comme un hommage furieux au patriote qui ne céda jamais? ah! l'alle-magne l'exécrait presque autant que l'exè-crent nos réactionnaires ! combien de fois, en effet, nos officiers,</Page><Page Number="125">— 127 -revenus de captivité, nous ont-ils raconté l'effroi qu'inspirait là-bas, au delà du rhin, la tenace énergie du « terrible français ! »</Page><Page Number="126">128 xxiii. donc, vous pouvez, braves gens du pays, traiter à votre aise gambetta de « lâche » et de « misérable » ; vous pouvez, coeurs fiers du constitutionnel, de la gazette et de l'ordre, déplorer quotidiennement qu'on n'ait pas condamné, au lieu et place du loyal bazaine, l'infâme dictateur 1 ; vos invectives ne tirent pas à conséquence, elles ne déshonorent que vous-mêmes, — ce qui regarde vos fa-milles, et point d'autres. mais laissons les malheureux : c'est trop s'arrêter sur de si tristes audaces. il y a beau temps, d'ailleurs, que la na-tion et l'armée ont prononcé, et le jour est proche où, partout, dans les villes, dans les 1. il est à remarquer que les insulteurs de thiers et de gambetta sont tous ou presque tous fervents justificateurs de bazaine.</Page><Page Number="127">— 129 — bourgs, dans les camps, la france pourra librement acclamer, avec le vieux thiers, le jeune gambetta. alors, quelle explosion d'al-légresse ! alors, comme on se sentira délivré ! et comme, ici, nous ferons joyeusement res-plendir, en lettres de lumière, sur la façade de notre hôtel de ville qui subit jadis tant de dépêches douloureuses, les noms de ces grands serviteurs de l'indépendance et de l'honneur français ! n***, 10 avril 1874. fin.</Page><Page Number="128"></Page><Page Number="129">table. le 7 août en province. — nos vrais généraux en chef. — lecture des dépêches. — départ des volontaires et des anciens soldats. — la dernière manifestation bonapar-tiste : le martyr d'hautefaye. — l'homme d'affaires de la providence. — « l'empereur a été trahi. » — « jules favre et gambetta ont caché les armes. »— « les nobles et les prêtres envoient de l'argent aux prussiens.»— le quatre. septembre fait par le corps législatif. — la presse réaction-naire acclame la république. — déposition de m. thiers. — comment le quatre septembre fut accueilli en province. — « l'empereur a trahi. » — ce que pensent et veulent les paysans page 7 mm.fourichon, crémieux et glais-bizoin, délégués à tours. — arrivée de gambetta. — ce que disait alors la réaction. — portrait de gambetta. — un ministre pour deux mi-nistères. — sa manière de maintenir l'ordre. - les préfets alphonse gent et challemel-lacour. — mm. de freycinet, j. cazot, e. spuller. — le cabinet. — création des ar-mées. — bordeaux le 1er janvier 1871. — patriotisme des journaux monarchistes. — un gazetier bordelais. — le tyran gambetta. — charette et bourbaki. — les votes de l'armée: — le scrutin du 8 février en alsace et en lor-raine. — ce que racontaient nos officiers revenus de cap-tivité. — le jour est proche. . page 80 imprimerie e. heutte et ce, a saint-germain.</Page><Page Number="130"></Page><Page Number="131">catalogue des récentes publications de la librairie ernest leroux rue bonaparte, 28 paris. pour paraitre fin juillet les discours de gambetta collection complète un beau volume grand in-18 prix : 3 fr. 50 (franco.)</Page><Page Number="132">— 2 -a peu près, essai d'une philosophie à l'usage des simples, par un arrière-petit-neveu d'érasme. in-18 3 50 audifprent (dr g.). du cerveau et de l'innerva-tion, d'après auguste comte. 1 vol. in-8. 6 fr. — appel aux médecins. in-8 3 fr. — des maladies du cerveau et de l'innervation (sous presse). prix pour les souscripteurs. ... 10 fr. — des épidémies, leur théorie positive, d'après auguste comte. in-12 .. . . . 1 fr. beaudemont (em.). un pastel de delatour. co-médie-drame. in-12 1 fr. beljame (prof.). french conversation grammar, with exercices. in-8, cart 5 fr. bellows (j.). the bona-fide pocket dictionary french english and english french. charmant petit vol. relié en maroquin. il ne reste plus que quelques exemplaires dont le prix a été porté à. 20 fr. challemel-lacour. le bonapartisme. br. 30 c. — discours sur les marchés de lyon. br. 30 c. — discours sur la loi des maires. broch. 20 c. combier, président du tribunal de lyon. notice sur la communauté des habitants de liesse. in-8 4 fr. — etude sur le bailliage de vermandois. in-8. 5 fr.</Page><Page Number="133">comte (auguste). catéchisme positiviste. 2e édition française 3 50 — la philosophie positive, condensée par miss h. martineau, traduction française par avezac la-vigne. 15 fascicules à 1 fr. 50 22 50 — système de politique positive. 4 vol. in-8. 30 50 — synthèse subjective. tome 1er (seul paru). in-8 9 fr. — lettres à m. valat (1815-1844. in-8. ... 6 50 darnaud, avocat. la juridiction des référés. br. in-8 2 fr. delaporte. vie de mahomet. in-8 10 fr. desmasures. de l'organisation de la démocra-tie 5 c. desmaze (ch.), conseiller en la cour d'appel. les métiers de paris, d'après les ordonnances du châtelet, avec les sceaux des artisans. in-8. 10 fr. ouvrage important plein de documents inédits. — le reliquaire de m. q. de la tour, peintre du roi louis xv, sa correspondance, son oeuvre. 1 vol. in-18 elzévir 1 50 — le même sur papier teinté, ou sur papier-vergé 2 50 dusolier (a.). ce que j'ai vu du 7 août 1870 au 1er février 1871. un vol. in-18 1 fr. faidherbe (général). les dolmens d'afrique. 1 vol.</Page><Page Number="134">in-8, avec 6planches 3 50 — sa biographie, avec portrait 20 c. — note à la commission d'enquête sur les opéra-tions de l'armée du nord. broch. in-8. . . 50 c. gambetta. collection de ses discours de bordeaux à auxerre. 17 brochures 2 50 godin, député de l'aisne. solutions sociales. beau vol. de 665 pages, avec figures et planches. 5 fr. henry. les ecoles sous l'empire et la restau-ration 1 25 hovelacque. langues, races, nationalités. bro-chure 40 c. lafeitte (p.). considérations sur la civilisation chinoise 3 fr. — discours d'ouverture du cours philosophique sur l'histoire générale de l'humanité 2 50 — considérations générales à propos des cimetières de paris 1 fr. lefèvre (emile). pauvre jacques. etude sociale. 1 vol. in-18 jésus 3 50 louis blanc. le parti qu'on appelle radical, sa doctrine, sa conduite 15 c. — de la dissolution 15 c. — discours à l'assemblée, 2 broch 20 c. mary summer. histoire du bouddha sakya-mouni, depuis sa naissance jusqu'à sa mort. avec intro-</Page><Page Number="135">- 5 -duction et index par ph.-ed. foucaux, profes-seur au collége de france. beau vol. elzév. 5 fr. — les religieuses bouddhistes, depuis sakya-mouni jusqu'à nos jours, avec introduction, par ph.- ed. foucaux 2 50 montagu (a.). synthèse générale des phénomènes biologiques. aimantation universelle, vie éthérée et vie planétaire. 1 vol. in-8 5 fr. murailles révolutionnaires de 1848. 17e édition. 21 livraisons formant 2beaux vol. in-4. . 20 fr. — 1848. avril, mai, juin. présidence, etc. liv. 1 à 9. chaque 1 fr. paillard. histoire des troubles religieux de va-lenciennes (1560-1567). tom. i, 394 p. in-8. 5 fr. politique positive (la). revue occidentale. col-lection des 31 numéros publiés 9 fr. prat (j.-g.). les exploits du deux-décembre. in-8 1 fr. — l'instruction sous la convention. joli volume in-18 50 c. putegnat (docteur). les aventures d'un médecin. roman de moeurs. beau volume in-8, illustré de gravures à l'eau-forte 5 fr. reignié (c. de). l'impôt avant 1789. un volume in-12 1 fr. robinet (dr). notice sur aug. comte. in-8. 5 fr. — la revanche. in-8 1 fr.</Page><Page Number="136">- 6 - — le dix août. 1 fr. — procès des dantoniens (31 numéros de la poli-tique positive) 9 fr. sémérie (e.). la république et le peuple souverain. in-8 50 c. — positivistes et catholiques. in-18. 1 25 taiee (ch.). prémontré, étude sur l'abbaye de ce nom. 2 vol. in-8 7 50 vainberg (s.). le suffrage universel est la répu-blique. avec préface de louis blanc. in-18. 50 c. — le cours forcé des billets de banque et ses consé-quences juridiques. broch. in-8 1 50 — sous presse : la faillite d'après le droit romain. watteau (docteur l.). pauvres gens! — au vil-lage. in-18. 3 fr. sous presse correspondance d'auguste comte et de stuart mill 2 vol. in-8.</Page><Page Number="137">journaux le biographe, journal de biographies, illustré en photographies. chaque livraison contient 18 pho-tographies. un numéro 1 50. — un an. 15 fr. le tournoi, journal littéraire, rédigé par ses abonnés. mensuel. un n 1 fr. — un an. 10 fr. revue bibliographique de philologie et d'histoire. recueil mensuel de bibliographie et de critique. un numéro 1 25. — un an 10 fr. revue d'anthropologie, publiée sous la direction du docteur broga.un an 20 fr. cope's tobacco plant. journal mensuel publié à liverpool, et spécialement consacré au tabac, et dédié aux fumeurs. un numéro, 12 pages in-folio illustré 25 c. — un an 3 fr. indicateur de l'archéologue. bulletin mensuel illus-tré, dirigé par à. de caix de saint-aymour. mensuel. abonnement. 12 fr. journal asiatique. mensuel. abonnement. 25 fr.</Page><Page Number="138">catalogues de la librairie ernest leroux en distribution gratuite. catalogue de livres orientaux en fonds. catalogue de livres américains rares et précieux. catalogue de livres chinois et japonais en fonds. catalogue d'une belle collection de livres relatifs à la chine. catalogue de livres arabes, turcs et persans. la librairie ernest leroux fait la commission pour les livres de tous genres, et exécute les ordres dans le plus bref délai. imprimerie eugène heutte et cie, à saint-germain.</Page><Page Number="139"></Page></Pages></Search>