Your IP : 216.73.216.240
<?xml version="1.0" encoding="utf-8" ?><Search><Pages Count="24"><Page Number="1">mémoires de guerre 1939-1945 aline masson ( 1902 ) - coincourt - souvenirs de la guerre 1940-1944</Page><Page Number="2">faits qui se sont produits dans notre village de coincourt. par quoi commencer ? il faut que je parle de l'année 1939 qui nous a déjà perturbés ; ce n'est un secret pour personne qu'hitler, chancelier d'allemagne, cherchait à faire la guerre ; les accords de munich y ont mis fin. mais ce n'était reculer que pour mieux sauter. donc ici à coincourt, une mobilisation partielle, on mobilise les territoriaux, c'est-à-dire les classes les plus âgées. ils iront où leurs affectations les appellent surveiller les arrières du pays. ( chemin de fer, voies ferrées, canaux , etc...) réquisition des chevaux qui avaient été admis à la révision militaire qui se renouvelait d'une année à' l'autre, ordre donc de les présenter à rosières-aux-salines ; les uns sont pris, d'autres pas. ce sont les vétérinaires militaires qui s'occupent de ce service. je fais remarquer qu'en 1914 on a réquisitionné les bovins pour le ravitaillement des hommes de troupe: tel n'a pas été le cas en 1939. pendant ce temps, les accords de munich sont signés ; tout rentre dans l'ordre. les hommes mobilisés rentrent chez eux, les chevaux réquisitionnés sont rendus à leurs propriétaires. et puis, nous voici en septembre 1939. comme beaucoup le prévoyaient, cette fois c'est sérieux, c'est la mobilisation générale qui est décrétée. des affiches sont collées un peu partout. les hommes mobilisables sont appelés à se rendre à leur lieu d'affectation qui est désigné sur leur livret militaire. mon frère doit se rendre à toul, mon mari à pierre-la-treiche ; de là il est envoyé à vittel. de la classe 1917, ayant déjà fait une partie de la guerre 1914-1918, il est affecté dans un hôpital miliaire comme infirmier à l'hôtel continental secteur postal n.. en temps de guerre, c'est toujours à un secteur postal que l'on adresse le courrier aux militaires. ici au village, que se passe-t-il ?</Page><Page Number="3">nos hommes sont partis. les femmes, quelques jeunes et des vieux pour faire le travail en pleine fenaison des regains. ce n'était pas rose, je vous l'assure ! je savais que la mairie avait été avisée avant les hostilités que la commune recevrait un groupe d'hommes de nationalité allemande qui , se trouvant à la frontière, voisinant la ligne maginot seraient arrêtés par des agents français et qu'il faudrait les héberger quelques jours. ce groupe, d'environ une centaine, est bien arrivé, entouré de militaires français. ne sachant comment les occuper, on les distribue à ceux qui en demanderont. on m'en donne au moins 12, nous les employons à la fenaison. un après-midi, alors qu'il faisait très chaud, nous étions au lieu-dit la neuve etang, nous remplissons d'eau une cruche de grès ; comme nous le faisons pour nous même, et nous mettons notre boisson dans une source qui la maintient bien fraîche. c'est alors qu'un des ces allemands voyant l'eau, se met à ( pardonnez moi l'expression ) gueuler comme une bête fauve. je comprenais ce qu'il disait, connaissant assez d'allemands pour avoir déjà vécu avec eux pendant 4 ans en 1914. l'eau, c'était trop plat ; il aurait voulu du meilleur, soit vin, bière ou limonade. c'était honteux de faire travailler des hommes de cette façon. un seul était dans cet état ; les autres se tenaient bien. hors de cet énergumène, ils avaient peur des représailles. nous avions bien l'intention de leur offrir un verre de bière, rentrés à la maison. mais ils n'en ont pas eu le temps ; sitôt le travail fini, ils étaient encadrés et rentraient à leur camp. que je vous dise encore que dans ces prisonniers, il y avait un prêtre en soutane. par égard pour lui, ils le mettent au presbytère pour passer la nuit. l'abbé kessler, notre curé, a été comme nous ; il a eu affaire à des hommes très coléreux fâchés d'avoir été pris si précipitamment. je vous livre ces détails qui n'ont pas beaucoup d'intérêts, mais c'est pour vous donner l'état d'esprit de ces allemands. ils n'ont demeuré au village qu'un jour et une nuit. passons à autre chose : à peu près à soixante kilomètres de la ligne maginot, nous avons maintenant presque quotidiennement des militaires qui séjournent pour un temps, en un lieu de repos, tantôt de l'infanterie, mais plus souvent de l'artillerie avec des chevaux il faut donc les héberger dans les granges pour les chevaux, et dans les greniers pour les hommes, ou encore dans les maisons inhabitées.</Page><Page Number="4">et puis, bien plus triste, des convois de civils quittant leurs maisons dans les villages proches de la ligne maginot, avec des petits chariots le plus souvent traînés par des bœufs, sur leurs voitures un peu de mobilier et de literie qu'ils ont pu sauver à la hâte de leurs maisons.de ces chariots il en descend de la route de moncourt et aussi par la route de xures et cela pendant plusieurs jours. où vont-ils ? sans doute dans l'intérieur de la france où des centres de ralliement leur ont été réservés. octobre, novembre, l'hiver s'annonce. il promet d'être dur ; nous avons rentré les betteraves par des temps difficiles. les voitures s'embourbaient dans un sol détrempé. mon frère depuis lunéville venait assez souvent sans permission. louis depuis vittel venait plus rarement. il lui fallait une permission pour prendre le train mirecourt-lunéville. il avait son vélo chez une cousine marie grison à la gare de jolivet. auguste avait acheté une petite moto qui lui servait bien. l'hiver 1939-1940 fut très froid. beaucoup de neige et le la glace. je me rappelle d'un convoi d'artilleurs ; leurs chevaux avaient peine à se tenir debout sur la route. ils venaient par mouacourt, et beaucoup ont roulé au fossé. puis arrivent les agriculteurs qui ont un mois de permission pour venir travailler dans leurs cultures. la drôle de guerre continue. on croirait qu'elle va durer longtemps avec de petites escarmouches entre les lignes siegfied et maginot, mais rien de grave. louis me dit : " va à la préfecture demander un ouvrier. vous ne pourrez pas faire la fenaison par vous même ". nous avions avec nous jean barbelin, 15 ans, mais pas assez de personnel pour tout le travail à faire. en mai, je me rends à la préfecture ; on prend bonne note de ma demande et l'on me promet que nous aurons quelqu'un. à nancy, on ne parlait que de la cinquième colonne qui s'infiltrait partout. (la cinquième colonne, c'était des espions). nous écoutions chaque jour la radio ; la télé n'existait encore pas. il y avait déjà eu la défaite de nancy. les soldats qui cantonnaient au village avaient fait un bal pour un peu se divertir. ils étaient assez nombreux à la messe du dimanche suivant. notre curé, l'abbé kessler, qui est le pire ennemi du bal nous a dit en chaire que ce bal, c'était pour</Page><Page Number="5">célébrer cette défaite de narwick. le, commandant qui était présent est sorti de la messe. et voilà que la radio nous annonce l'entrée des allemands en hollande et en peu de temps toute la belgique, et puis la prise de nombreuses villes françaises du nord de la france. on racontait tout cela au père alfred piant qui nous donnait souvent un coup de main, mais disait-il, ce n'est pas vrai ; les femmes là, font de la dépression. qu'est ce qu'elles peuvent raconter. nos racontars n'étaient pas faux. dans ce courant du mois de mai, je ne sais plus quel jour, les avions survolaient souvent au-dessus du village. il n'y avait plus de militaire. quelques groupes seulement descendaient, la route de moncourt, un peu en pagaille. c'était vers 4 heures du soir, un avion nous jette plusieurs bombes dont une tombe sur la maison boubel ; dégâts importants. madame emilia boubel est blessée à la jambe. d'autres bombes tombent au lieu-dit le plaron. une vache a dû être tuée dans le parc et madame eugénie barbelin, qui était dans une chènevière près du cimetière, est blessée grièvement. elle va mourir dans le courant de la nuit. cette même nuit, le bruit court que la résistance s'organise pour arrêter les allemands. nous allions nous coucher quand l'abbé kessler vient nous dire - " il faut partir, je viens de voir un officier français, leur artillerie est placée derrière les sapins du bois de monsieur klein, au bois du haut du chêne, le village va être massacré. il ne restera plus que pierre sur pierre " monsieur clausse, adjoint, qui fait les fonctions de maire est déjà parti avec son auto. mes beaux frères, anciens combattants de la guerre 1914-1918, attellent leurs voitures chargées d'un peu de mobilier, de literie et d'un peu de vivres. que faire ? les allemands, je n'en ai pas trop peur, mais les bombes, personne n'y résiste. nous allons faire comme les autres ; charles barbelin met les harnais aux chevaux. nous partons, marie et moi, avec chacune une voiture. andré et georges, sur l'une d'elle, suzanne piant et sa mère nathalie et madame lebon louise, sa mère et sa fille monique. nous nous donnons un tracé par bayon et de là direction dijon.</Page><Page Number="6">quelle folie un pareil trafic sur la route, mélangé à des convois militaires. chance encore nous n'avons pas été trop bombardés. seule une bombe, lâchée sur un train nous a fait rentrer sous un pont un peu avant méhoncourt. à méhoncourt, nous faisons halte, nos chevaux sont fatigués. nous cherchons à nous caser chez l'habitant. nous trouvons assez facilement dans une épicerie désaffectée ; nos chevaux dans un parc, nos voitures sous un hangar. après une nuit passée dans ce village, les chars allemands dévalent une côte. je suis allé en haut du village ; de cet emplacement on les voyait très bien. ceux qui, avant nous, s'étaient sauvés retournaient ; entre autres, monsieur castet en vélo, madame masson paul qui conduisait elle-même sa camionnette avec comme passagers sa mère de courbesseaux et sa soeur et beau-frère de moncel. il ne nous restait plus à nous que faire de même. nous avons encore attendu une partie du jour afin que les routes soient un peu moins encombrées. les allemands faisaient des prisonniers qu'ils rassemblaient en grand groupe. " tout cela ! " : dis-je à un officier français. "oui" : me dit-il tristement. j'ai oublié de dire qu'avant que nous partions, notre jean avec jean castet était parti sur le conseil de leurs parents, direction de l'ariège, chez l'abbé castel. à la suite on a su qu'ils étaient bien arrivés et avec eux charlot clausse. victor jacquot(*) et paul louis avec toute leur famille partaient aussi en auto. je me rappelle qu'ayant déjà fait du chemin ils ont été longtemps pour revenir. nous, l'équipe méhoncourt, avons mis une journée pour revenir. nos maisons avaient été visitées par des français et des allemands. nos caves étaient vides et bien des choses avaient disparu. nous avons eu bien du mal à retrouver nos vaches lâchées à l'aventure, les fils de fer des parcs étaient coupés ; les chars allemands y étaient passés. 6 personnes étaient restées au village : le couple grouyer, le père alexandre barbelin et sa femme et monsieur et madame klein. le père piant ne riait plus, lui, le soldat de 1914 : " les jeunes ont la frousse ; nous les vieux si nous nous étions été là, jamais ils ne seraient passés ". nous n'avions plus de jean barbelin mais nous avions récupéré pierre mérel, prisonnier, il s'était évadé ; charles contal a fait de même. ils n'ont pas été inquiétés par les allemands qui avaient assez de prisonniers. je pense à ceux qui avaient fait la fenaison avec nous, ils ont du être contents de retrouver leurs amis ; parce que, sûrement, ils ont été libérés à moins qu'ils aient été emmenés bien loin dans le midi ou de l'autre côté de la méditerranée.</Page><Page Number="7">je termine sur notre odyssée spectaculaire, notre voyage à méhoncourt, nous aurions dû rester chez nous, nous n'aurions pas été pillés comme nous l'avons été. notre voiture - peugeot 201 - n'était plus au garage. notre petit poste de radio était disparu et bien d'autres choses. ce petit poste, je l'ai tout de suite remplacé par un autre qui marchait très bien et avec lequel, pendant toute la guerre, nous recevions les messages français venant de londres (ici londres, les français parlent aux français !) . et puis maintenant on se remet au travail avec les moyens du bord. nous faisons la fenaison ; pierre mérel nous rend bien service ; il restera ici chez sa mère, sa femme vient le rejoindre, mais ce n'est que provisoire. quand les événements se seront un peu tassés, il ira reprendre son emploi de receveur de tramway à florange dans le pays haut. j'arrête , nous sommes le 10 décembre 1991, je vais rassembler les idées et je reprendrai une autre fois. je n'oublie pas que j'ai 91 ans et que d'un moment à l'autre, je peux flancher. personne n'est éternel et je voudrais bien terminer tant que mes facultés me le permettent. (*) victor jacquot déporté en 1942 du fait de son activité d’aide aux évadés, selon mme marie josé hubert jacquot (charles, victor, paul), né le 13 décembre 1890 à coincourt (meurthe-et-moselle), décédé le 15 mai 1944 à oranienburg (allemagne).- j.o. du 10 juin 1987 (ndlr)</Page><Page Number="8">je reprends : le 11 décembre. le tant que je suis en route, il ne faut pas que j'arrête trop longtemps. les tristes événements passés, nous n'avons plus d'électricité, cela depuis le début de la déroute de nos troupes. lés dernières nouvelles sur l'avance allemande datent du jour de notre départ pour méhoncourt à 7 heures du soir. j'entends à la radio suisse que les troupes allemandes entrent dans paris. la poste ne fonctionne plus le boulanger, épicier, tout est arrêté. nous allons chercher du pain à xures, chez le boulanger, qui reprend son travail avec la farine qui lui reste. mais cela ne dure pas trop longtemps. lé ravitaillement en vivres n'est pas arrêté, à part que lé boulanger ne nous livre plus à domicile ; il n'a plus d'essence pour faire sa tournée. les tickets de pain, sucre, fonctionnent comme avant la débâcle. tout chacun a le souci maintenant de savoir ce que sont devenus leurs proches. après cette défaite, beaucoup sont prisonniers et donnent de leurs nouvelles par tous les moyens possibles. mon frère est dans un camp à mirecourt ; marie a eu la possibilité de le voir. tout chacun sait à peu près ce que sont devenus les leurs. aucun n'est tué, ni blessé ; de mon côté j'ai été longtemps sans nouvelle de mon mari. en septembre, je reçois une lettre d'un de ses collègues du département de la haute-marne, qui lui était rentré chez lui. il m'explique que louis est en bonne santé, qu'il était avec lui à limoges vu que la meurthe-et-moselle était en zone interdite il ne pourrait pas revenir chez lui. c'était déjà bien de le savoir en bonne santé, mais j'étais un peu amer de savoir qu'il ne reviendrait pas alors que nous en avions tant besoin et que nous ne pouvions même pas nous écrire. la poste était interdite dans notre zone. j'ai essayé de faire passer une lettre à l'abbé castet dans l'ariège. cette lettre est bien arrivée. notre jean barbelin me l'a dit, mais je n'ai pas eu de réponse. une bonne surprise nous attendait. louis arrive un samedi soir du 3e dimanche d'octobre. j'ai retenu cette date parce que c'était avant la guerre le jour de la fête de la toussaint ; il est là, avec des vêtements civils que je ne lui connaissais pas. comment a-t-il pu se libérer ? je vais vous le dire.</Page><Page Number="9">en zone libre, les militaires qui rentraient chez eux n'avaient pas de problème, mais il fallait un certificat d'hébergement ; et par des moyens de complaisance un brave homme des environs de limoges lui en a fait un en bonne forme et signé par le maire de la localité. c'est ce papier qu'il présente au service de démobilisation. et tout est réglé. je crois me rappeler qu'en le démobilisant il a touché une petite prime ; il était à court d'argent. je lui en avais envoyé un peu avant la débâcle, mais il ne l'a jamais reçu. lé copain de l'aube, j'ai dit dans une page précédente que c'était de la haute-marne, je m'étais trompé ; il avait fait un emprunt d'une petite somme que nous lui avons remboursé. il prend donc le train à limoges et arrive à la ligne de démarcation. il faut maintenant que j'explique ce qu'est la ligne de démarcation pour ceux qui ne le sauraient pas. la france était coupée à peu près en deux. d'un coté, comme nous, c'est la france occupée, de l'autre c'est la zoné libre. je vous ai déjà dit qu'il y avait une zone interdite. nous y étions, mais je ne peux pas dire qu'elle était son étendue ; à l'époque l'on disait qu'elle allait des vosges jusqu'au-delà des ardennes. la ligne de démarcation c'était une véritable frontière gardée par les militaires allemands.telle celle que nous avons connue de 1940 à 1944 à la frontière lorraine. tout près de notre territoire, au bois de moncourt, le sentier était bien tracé. jour et nuit le garde faisait les cent pas tout le long du bois même au-delà, accompagné de deux gros chiens ; ceux qui s'y faisaient prendre étaient arrêtés ou un coup de fusil était tiré sur eux. des prisonniers venant d'allemagne ont réussi à passer par harouéménil (lieu-dit sur notre cadastre). alors, je continue, louis est démobilisé avec ses vêtements militaires, bleu horizon. il achète un costume civil, prend le train à limoges et échange dans le train même son uniforme qu'il remplace par le costume civil. arrivé à la ligne de démarcation, il descend du train avant d'être contrôlé par l'administration allemande. c'est alors qu'il cherche un passeur moyennant finance ; il en trouve un qui le conduit à travers champ dans la nature. par chance tout se passe bien et le voilà sorti du danger. tous ceux qui passent n'ont pas cette chance. les deux fils de notre facteur, monsieur mescart, ont été arrêtés et mis en prison plusieurs mois. de même je me rappelle marcel villermin de coincourt a été emprisonné à clervaux un certain temps.</Page><Page Number="10">je précise que je raconte mes souvenirs de la guerre 1940 – 1944 - 1945 pour tous ceux, qui à l'avenir, voudraient s'y intéresser. je ne peux pas raconter tous ces événements sans parler des membres de ma famille qui ont vécu avec moi ces jours difficiles. louis, mon mari était maire de la commune depuis 1935 ; ses fonctions s'arrêtent quand il se rend à l'appel de la mobilisation en septembre 1939. l'adjoint, monsieur clausse jean, prend les fonctions de maire qu'il exerce jusqu’à la débâcle de mai 1940. la tâche n'est pas trop difficile nous sommes en france avec des français. mais changement radical, la france est occupée par les allemands. il se souvient de 1914-1918. la place de maire n'est pas bonne. ils sont les premiers otages désignés par les allemands ; il invoque une maladie du cœur qui l'empêche de continuer ses fonctions. c'est monsieur barbelin joseph qui est nommé d'office par la préfecture. les habitants de notre village voisin, moncourt (alsace lorraine), sont inquiets de leur sort. des bruits courent qu'ils seront déportés surtout ceux qui sont nés en france. la plupart n'attendent pas le verdict, ils se réfugient dans leurs pays d'origine ; telles les familles gérard, dicher, poinsignon, lesdalons. madame corbeil, cette dame dont je vous ai parlé dans la guerre 1914-1918 s'exposait à des représailles en faisant clandestinement faire parvenir des lettres à des familles de coincourt. elle a trouvé refuge dans notre village. comme c'était prévu, un groupe de militaires wafen ss, des vrais parce qu'ils avaient sur le revers de leur veste une tête de mort. ils barrent les routes, personne ne passera et les civils de moncourt partiront en direction de la france. ils sont réfugiés en haute-vienne et leurs maisons occupées par des frontaliers de la ligne maginot qui avaient eux aussi étaient déplacés au début des hostilités.</Page><Page Number="11">dimanche 15 décembre je vais reprendre mon crayon ; il faut que j'arrive à continuer mon récit qui n'est pas encore prêt d'être terminé. nous sommes seulement à la fin de l'année 1940. les 3 années qui vont suivre ne sont pas si perturbées. la vie reprend ; nos prisonniers, il y en a 17, donnent assez régulièrement de leurs nouvelles. mon frère auguste est au stalag vii près de munich. il travaille dans un moulin, dans une bonne maison ; bien nourri, bien considéré. sa bonne place est due à ce qui, comme moi, il se débrouillait pas mal en allemand. il faut rappeler que nous avons vécu avec eux pendant 4 ans de 1914 à 1918. les familles ont l'autorisation de correspondre et d'envoyer des colis. une organisation s'est formée ; tous les mois, le maire va à nancy, salle déglin, chercher des provisions pour faire ces colis (chocolat, gâteaux secs, sucre et puis autre chose dont je ne sais plus). les autobus ont repris. du trafic pour lunéville et nancy, mais pas chaque jour. l'année 41 se passe pas trop mal ; nous avons un journal, comme de juste, il est écrit en français, mais les nouvelles des armées sont toutes en faveur des allemands. nous espérons quand même, mais lorsqu'ils entrent en russie nous commençons à désespérer. et puis voilà la défaite de stalingrad. "ah, hein, vos boches !" nous dit le père piant. " ils vont voir ce qu'ils vont voir ! je les ramènerais jusqu'au bois de moncourt avec mes outils !" ; il est forgeron. dans le village nous ne voyons que très rarement les uniformes allemands, leur kommandatur est à lunéville et sans doute aussi leur gestapo. leurs ordres viennent par la sous-préfecture. en temps de neige, les routes doivent être déblayées rapidement. aucun terrain ne doit rester inculte, des patrouilles vérifient. une de celles-là vient un jour s'adresser au maire ; elle a vu sur la route de réchicourt une grande parcelle où rien n'était semé. c'était au lieu-dit « an enseigner » je lui ai expliqué en allemand, comme je le savais, que ce lieu était inculte, trop de pierres empêchaient le labour. ils étaient deux et ont été satisfaits de mon explication. une autre fois, ordre de la sous-préfecture. c'est</Page><Page Number="12">la journée de nos héros ; vous avez deux tombes au cimetière qui doivent être fleuries. je n'avais pas de fleurs ; j'arrange bien les tombes et j’y plante tout autour des petites branches de buis. bien m'en pris, en revenant du cimetière un soldat allemand, en vélo, se rendait sur les tombes. tout cela ce ne sont que de petits détails, mais c'est pour dire qu'il fallait se soumettre aux ordres de l'occupant. ordre encore. il faut emmener tous les chevaux sur une place à lunéville. ils prendront ceux qu'ils voudront, mais je crois me rappeler qu'ils les ont payés. et puis voici l'année 1944. alors celle-là elle va être longue, avec notre petit poste de radio nous avons les nouvelles de londres. les allemands ont des revers sur tous les fronts. cela nous donne de l'espoir, mais nous ne savons pas encore ce qui nous attend. j'ai oublié de dire en temps voulu que 4de nos prisonniers après 2 ans de captivité étaient rentrés dans leurs foyers, par une sorte de relève ; parmi eux mon frère. les allemands deviennent de plus en plus exigeants. nous devons livrer des pommes de terres, de l'avoine ; il faut répartir entre les gens qui cultivent et cela rouspète d'un côté comme de l'autre. et c'est là que la place de mon mari n'est pas enviable. "mon mari est prisonnier !" dit celle-là ; "je ne veux rien donner, moi je suis réfugié, je ne donnerai rien !" un de ceux-ci je le nomme, monsieur xxxx de lezey, vient dire chez nous que le maire c'est le chien de la commune. et puis autre chose. il faut fournir des légumes secs, haricots, etc... il va falloir fournir et cultiver des oléagineux genre colza ; je ne sais plus le nom de la variété. c'est de la navette. le comice agricole procure la semence et selon le rendement, les producteurs auront droit à un petit contingent de litres d'huile. nous n’aurons pas d’huile. la denrée à livrer est détruite dans l'incendie qui ravage toute la maison le 20 septembre 1944. renseignements pris, ce n'est pas le 20 septembre, mais le 21. je reviens à des faits plus sérieux et plus dangereux. les allemands reculent sur tous les fronts. nous voyons de temps en temps de petits groupes qui se font traîner par des voitures civiles qu'ils ont réquisitionnées sur leur chemin. leurs chevaux sont fatigués, ils s'adressent au maire pour qu'il leur en fournisse d'autres. la chose était prévue, nos cultivateurs avaient caché leurs chevaux dans des endroits où ils étaient bien cachés ; il faut leur dire des mensonges à ces boches. c'est ainsi qu'ont les désignaient. "il n'y en a plus, ils ont été réquisitionnés avant vous". cela ne se passait pas trop mal. je me souviens d'un cas pas facile. le boche s'en retourne et depuis la route il voit des chevaux derrière une maison. c'était chez monsieur clausse à quelques maisons de chez nous. le boche revient furieux et dit qu'il vient d'en apercevoir deux. toujours</Page><Page Number="13">moi, avec mon mauvais allemand, je lui fais comprendre que ce n'était que des poulains, donc des chevaux qui n'ont encore pas été attelés à une voiture. ma réponse le satisfait et le voilà reparti. il faut que je raconte encore que la résistance s'organise dans notre secteur. dans notre région, c'est le canal de la marne-au-rhin qui est plus visé. ce canal est très apprécié par la navigation allemande. des bateaux très chargés se dirigent vers strasbourg ; il est saboté très souvent par les f.f.i. mais l'administration ne trouve pas les auteurs de sabotages. aussi décident-ils que les hommes des communes environnantes vont devoir garder le canal. les équipes nommées par la mairie prendront la garde la nuit à tour de rôle. le sabotage n'en continue pas moins, mais nos gardiens français se laissent lier les poings et les pieds. et puis un jour de septembre, par un brouillard épais, on entend jusqu'au village un bruit sourd de tanks venant direction du bois moncourt. les chars américains sont allés faire une manœuvre pour chercher l'adversaire. ceux-ci sont près du bois, derrière les fourrés ; les américains font marche arrière et les allemands les recherchent. nos f.f.i. résistants sont installés sur la côte du haut de cumont. voyant arriver des chars, ils agitent leurs brassards croyant avoir à faire à des américains (je vous ai dit qu'il y avait un grand brouillard). trois de nos jeunes sont faits prisonniers dans les mains des conducteurs des chars allemands. je nomme leurs noms : jean barbelin, jean castel et jean baumann. ils n'emmènent pas large. ils sont interrogés.. les chefs se consultent ils vont sans doute être fusillés, mais ils changent d'avis puisque l'on va à l'attaque. "mettons-les sur un de nos chars." les voilà partis direction arracourt. une grande bataille de char se déclenche. fumigène, obus antichars ; au plus fort de la bataille, les allemands qui ont nos trois compères sur leur char, rabattent pour eux leurs engins de protection et laissent les trois en plein ciel. ceux-ci par la grâce de dieu sautent de leur mauvaise, posture dans une haie et seront sauvés. ils rentreront au village le même soir. ils changent de costume, ils s'attendent à des représailles qui ne se feront pas. il est très possible que le char en question a été détruit dans la bataille, avec 40 autres qui sont restés sur le champ de bataille. mais pendant ce temps à 11 heures du matin ; après avoir pris nos trois jeunes gens, une importante salve d'artillerie s'abat sur nous. les américains, par la radio, nous avertissent qu'en cas de bombardements il faut creuser des tranchées tout près de nos maisons et nous y réfugier. c'est le moyen le plus sûr.</Page><Page Number="14">mon beau frère joseph masson écoute le conseil et en fait une dans son jardin ; son frère jean-marie, au premier coup de canon, vient s'y réfugier avec son fils camille, mais il ne s'y trouve pas en sûreté. il se sauve avec son fils dans un abri plus sûr, en haut du gué, abri fait par les allemands en 1914-1918. entre temps, une autre salve d'artillerie s'abat sur nous. le père dit au fils "couchez-vous", mais il ne se relèvera plus. ses dernières paroles . " je suis tué ! " le pauvre père va chercher du secours dans l'abri en question à une cinquantaine de mètres ; il y a déjà quelqu'un qui s'y est réfugié, entre autres louis mon mari, et le frère de jean-marie. à eux deux, ils ramènent le corps de ce pauvre enfant âgé de 13 ans. je n'en dirais pas plus sur ce drame. j'ai bien du mal à rassembler mes idées pour les raconter. je dirais seulement que l'enterrement a eu lieu le lendemain, après une cérémonie religieuse très réduite ; un bombardement a repris, le fossoyeur a eu le talon de sa chaussure coupé par un éclat d'obus. j'arrête, je reprendrai une autre fois.</Page><Page Number="15">samedi 21 décembre avec un peu de courage, je reprends. les jours suivants, de temps en temps, nous revoyons des allemands et puis un jour suivant des américains. une petite baraque en planches installée dans le milieu du village est brûlée en un clin d’œil ; ce sont des balles traçantes qui mettent le feu. celles-ci viennent des américains. les habitants se réfugient dans les caves voûtées ; on croit que l'on sera mieux à l'abri des obus. un matin vers 10 heures c'est la maison de mon beau-frère joseph qui est en feu. on sauve ce qui peut l'être. louis dit que nous avons un logement à sa disposition. la grand-mère masson habite avec son fils donc, la chèvre, les vêtements, la literie sont ramenés chez nous. le soir du même jour, vers 4 heures, les hostilités paraissent s'aggraver ; les américains attaquent le village avec force, il n'y a plus d'allemand. les balles traçantes tombent comme de la grêle. nous sommes, dans la cave voisine de chez nous, chez charles contal. la veille, les hommes ont placé des bûches de bois dans la trappe qui donne sur la cour. un obus tombe tout près ; notre lumière , une bougie, s'éteint, c'est le chaos. en jetant un regard par la trappe extérieure, le feu était chez nous. les flammes sortaient par le toit, le canon étant arrêté, nous sortons dehors et levons les bras pour montrer aux américains que nous sommes sans arme. ils ont leur matériel de guerre braqué de toute part. nous sortons sans accroc et les hommes sauvent déjà les poulains que l'on avait rentrés pour les mettre à l'abri en pensant qu'ils seraient mieux rentrés que dehors. le feu était aussi dans la maison voisine ; il fallait encore sauver les chevaux. c'est là que joseph devait venir se réfugier, ce qu'il avait sauvé de chez lui y était déposé. je l'entends encore dire après ces événements qu'il avait été sinistré deux fois le même jour. nous avons sauvé du sinistre qui était voisin de m. contal encore bien des choses ; les plafonds n'ont pas brûlé, les pompiers alertés ont mis leur pompe en action pour protéger la maison voisine. la toiture était complètement brûlée. cette nuit-là, je ne pouvais pas dormir ; j'ai fait seul le tour du village, les maisons en feu achevaient de brûler. chez nous donc, chez klein, jacquot, boubel, le hangar castet et l'on ne voyait aucun soldat. le feu aussi se communiquait chez barbelin, et alexandre.</Page><Page Number="16">trois jours durant, le calme se rétablit . puisque c'est fini pense-t-on puisque nos plafonds ne sont pas tombés, nous allons refaire une toiture avec des moyens de fortune ; une charpente en bois et des tôles dessus, louis s'y employait. la serpe y est restée tout le restant des événements qui commencent à nouveau de se faire ressentir. les américains qui avaient abandonné le village vont le reprendre à nouveau. nous sommes toujours dans les caves. on regarde par les derrières, les américains sont dans les fossés, avant qu'ils avancent les obus tombent, les fameuses balles tombent comme des grêlons ; la route en est labourée, c'était vraiment sinistre. dans la rue, ces soldats qui ont le fusil prêt à tirer. un silence absolu. un homme est tué pris du poirier de madame masson ; il est là, étendu, c'est un réfugié de lezey, m. mallis. après ce triste jour, les allemands reviennent en petit nombre. les américains sont à nouveau repartis. que je souligne que nos poulains ont été sauvés du feu; on les a lâchés dans la nature. nous mettons nos chevaux dans la grange de mon frère ; un obus tombe et en tue trois. le canon tonne toujours, c'est la maison de m. sylvain maire qui prend feu. chez le grand-père contal, c'est le feu dans un tas de bois. c'est madame castet qui est blessée au bras. avant c'est charles barbelin qui était dans l'abri du haut du gué qui en sort pour donner du grain à ses poules. un obus le blesse près de son mur ; transporté dans la maison lebon, il y meurt dans la nuit. on n'emmène plus les morts au cimetière, on les enterre près de l'église. les allemands aussi ont de nombreux morts. l'on n'en verra pas beaucoup ; ils sont entassés dans la cour de monsieur masson paul. c'est marguerite masson qui allait de chez elle à l'abri du haut du gué qui en témoigne ; elle les a vus, c'est la nuit qu'ils disparaissaient en camions. ils les emmenaient ailleurs, mais je ne sais où. la nuit nous avions un peu de lumière dans la cuisine chez contal ; ce devait être les transporteurs de cadavres, ils sont repartis et puis je peux vous dire que nous en avions peur. ils auraient fait un mauvais coup, ils paraissaient des hommes ivres.</Page><Page Number="17">dimanche 22 décembre je vais faire mon possible pour continuer un peu plus loin mon récit qui est loin d'être terminé. je dis donc que les américains nous ont repris, pas pour longtemps, nous sommes à nouveau aux mains des allemands. ils reviennent plus nombreux avec des chars ; comme je l'ai déjà dit, nous avions sauvé bien des choses dans l'incendie de notre maison et mises à l'abri dans la grange 'en face chez madame masson. un de ces chars allemands rentre dans la grange sans souci de nos denrées. j'essaye quand même de récupérer au nez des allemands qui me laisse faire, mais le meuble était bien, endommagé. ils se servent de ce qui leur convient. nous étions déjà tous bien pillés ; après avoir réoccupé le village, la première fois, c'est à dire après que le feu avait ravagé bien des maisons, tout ce qui se mangeait était la proie des allemands. ils ramassaient tout. surtout les porcs au' ils tuaient et faisaient cuire immédiatement sur les marmites de leurs chars. auguste avait caché une bande de lard fumé en la suspendant dans son puits derrière chez lui. celle-là, ils ne l'ont pas trouvé ; elle nous a bien servi en temps voulu. chez nous, ils nous ont laissé une truie qui allait mettre bas. nous l'avons logée chez m. grouyer et nous avons eu dix petits porcs ; mais c'était le tout de les nourrir, nous n'avions plus de grain. charles contal nous en a prêté jusqu'au jour où la batteuse est venue ; le tesson de gerbe de blé chez auguste était mouillé et plein d'éclats d'obus. un gros trou d'obus sur la toiture ; on en a quand même pu en récupérer. je suis fatiguée, je commence à faire un tas de ratés. on m’excusera, je fais ce que je peux et j’essaye d’aller jusqu’au bout. j'en arrive où nous sommes à nouveau occupés par les allemands. les américains nous envoyent toujours leurs balles qui mettent le feu partout. c'est une nuit chez paul villermain, la maison flambe ; une autre nuit, c'est de la fumée qui sort de chez jean-marie. un tas de bois flambe, on arrive à l'éteindre. nous occupons toujours la cave contal. j'ai compté, nous étions 27 et faisons à manger à tout le monde dans une chambre derrière. pour seul allumage, une bougie ; la cheminée de la cuisine était tombée au premier bombardement, les débris étant tombés sur nos casseroles. j'arrive à un moment qui aurait pu être crucial. le maire est appelé par le chef d'un groupe d'allemands qui se trouve au presbytère. il s'agit de nous faire partir à xures ; il autorise que l'on prenne les voitures pour emmener ce que l'on voudra. à cette annonce, dans l'écurie contal je ne fais qu'un bond. je cours au presbytère, je n'ai demandé d'avis à personne. je prétends que nous ne pouvons pas partir. je me trouve dans la cuisine du</Page><Page Number="18">presbytère avec deux hommes aussi acharnés l'un que l'autre, c'est l'abbé kessler et le chef du commando, un petit gradé ; c'est à voir lequel est le plus fort, au même moment arrive deux femmes qui comme moi veulent essayer de faire valoir que nous ne pouvons pas partir. les américains sont en haut de cumont ; nous allons être bombardés. je donne le nom de ces deux personnes, madame clausse jean, madame poinsignon cécile. madame clausse parle un peu l'allemand comme moi, mais madame poinsignon née soudieux originaire de moncourt, elle cause allemand parfaitement et à nous trois, nous faisons fléchir les ordres de l'allemand. madame ponsignon se met à genoux devant lui les mains jointes ; alors se produit ce qui suit. ce chef nous dit : " attendez un instant, je vais demander des ordres de mon commandant. " il descend dans la cave voisine de madame boubel et en remonte aussitôt en nous disant : " c'est convenu, sous conditions : couvre-feu à partir de 6 h du soir, je ne veux voir personne dans la rue." ce que nous acceptons en le remerciant bien fort. ce que je n'ai pas dit, c'est qu'en rentrant dans la cuisine du presbytère, j'ai dit à l'abbé kessler : " sortez et laissez-nous ! ". avec son caractère, il ne voulait pas plier devant le boche, et que cela n'arrangeait pas les choses de l'allemand. il était le vainqueur et nous les vaincus du moment. si nous étions partis, nous subissions le sort des gens de xures qui ont été déportés jusqu'à hambourg, où ils ont laissé au moins 25 ou 30 d'entre eux morts d'épuisement. nos misères ne sont pas finies. nous sommes au 3e dimanche d'octobre 1944 ; je me rappelle de cette date, c'était le jour où avant la guerre, nous étions à la fête de coincourt. donc ce dimanche matin, vers 11 heures, notre curé l'abbé kessler, disait la messe sur un autel installé dans la cave. arrivent alors deux grands feldgendarmes ; d'autorité, il font monter tous les gens de la cave et réquisitionne tous les hommes valides et sans 'leur donner le temps de se préparer, ils les emmènent avec eux. tous les abris subissent le même sort ; quelques-uns cependant s'en sortiront sans partir. 1ère étape, le village de maizières (moselle) après ils arrivent près de saverne. les hommes de coincourt sont à peterbach, aussi ceux de parroy. ceux de xures sont à la petite pierre, village voisin. ils s'en trouvent aussi de bures et de mouacourt. la population alsacienne les accueille très cordialement ; ils sont selon le dire des allemands des volontaires qui viennent creuser des tranchées pour arrêter l'avance ennemie. en effet ils vont être occupés à creuser des tranchées jusqu'au jour où l'armée du général leclerc arrive à strasbourg. je dis le 21 novembre, mais je ne le sais pas au juste. pendant ce temps, les boches se préparent à reculer. ils parlent d'emmener nos hommes et ils font venir des autobus dans lesquels ils</Page><Page Number="19">vont prendre place. alphonse michel et son fils louis, nos cousins de moncourt, décident de partir à colmar et ils emmènent avec eux louis et auguste. ils arrivent à colmar sans trop de peine c'est alors que l'armée française arrive plus vite que les allemands s'y attendaient et délivre tous nos gens qui arrivent à coincourt le lendemain. les nôtres sont à colmar, ou du moins, nous le pensions. nous serons sans nouvelles d'eux jusqu'au 2 février 1945, chute de la ville. c'est alors qu'avec des vélos volés aux allemands, ils font la distance colmar-baccarat d'une seule journée. ils se reposent une nuit chez des amis à nous qui les ont hébergés. j'avais fait parvenir une carte à madame mercier, à baccarat la poste n'était pas encore bien rétablie et pour correspondre, il fallait des cartes spéciales que j'avais mis beaucoup de temps à obtenir. dans cette carte (c'était une réponse à celle que madame mercier m'avait envoyée) je racontais nos malheurs ; nous étions malgré tout en bonne santé et qu'andré et georges *étaient à valhey ; il n'y avait pas d'école à coincourt. cette carte était lue avec grande joie. le lendemain, c'était nous qui accueillons nos trois hommes seulement. auguste sachant que marie et les enfants étaient à valhey s'était dirigé tout de suite sur valhey. * (georges pierre actuel à coincourt). je me rappelle que louis n'arrive pas chez nous, mais dans la cuisine d'auguste, il changeait de pantalon quand le sous-préfet de lunéville arrivait ; il faisait une tournée dans la commune sinistrée. m. marcel villermin avait été le voir pour lui dire que nous n'avions plus de maire puisqu'il était déporté et pas revenu. louis, maman et moi avons habité chez auguste un petit moment nous n’avions pas d'autre abri. chez lucien louis, à côté, la maison n'était pas trop abîmée ; en réparant le toit et mis des tôles, nous avons pu, avec le consentement des propriétaires, nous y loger pendant au moins 2 ans ; des baraques en bois provisoires ont été construites par les services de la reconstruction dont le siège est à nancy. on nous a fait aussi une écurie provisoire dans laquelle nous mettions nos vaches. dans le bâtiment voisin, qui est aujourd'hui poulailler, sont logés les chevaux. un grand hangar est aussi monté. ce hangar après la reconstruction nous l'avons racheté aux domaines cent mille francs. nous y logions, paille et fourrage, c'était loin pour porter à manger à nos bestiaux. la construction en pierres pour l'agricole a été faite avant la maison d'habitation. nous sommes rentrés dans celle-ci, celle où est pascal maintenant, en 1952. maman y a encore vécu avec nous 2 ans. je laisse, il faut que je reprenne, nos chers amis allemands ; nous les avons encore eus un bon moment, jusqu'au jour où nous voyons les américains au grand matin qui arrivent en nombre, éparpillé dans la forêt derrière la maison. contal charles contal dit à jeanne barbelin : "va à leur rencontre qu'ils comprennent qu'ils peuvent venir sans crainte ; les allemands se sont retirés. "</Page><Page Number="20">nous voilà donc avec des amis, mais voleurs autant que les allemands. nous voyons très souvent "la militari police" (vous comprendrez c'est la police militaire). "méfiez-vous d'eux !" nous disent-ils ; "ce sont des repris de justice capables de tout. s'ils volent, ne leur' dite rien ; prenez seulement le numéro de leur jeep !" un jour ils viennent faire une incursion chez madame masson. j'y avais, comme je vous l'ai déjà dit, bien des choses que nous avions sauvées du feu. je les vois qui rentrent par la fenêtre, des pics, des pioches, des barres de fer. je me hasarde, voir ce qu'ils font. "misse boche madame" me disent-ils. je n'insiste pas et je rentre dans notre abri. au même moment, un grand bruit comme un obus qui éclate tout près, et monsieur grouyer arrive tout tremblant ; ce sont les américains qui ont fait sauter le coffre-fort de madame masson. il vient de sortir par la fenêtre ; ce n'était pas le coffre-fort, mais c'était les volets du rez-de-chaussée qui avaient volé sur un tas de fumier à 50 mètres plus loin. nous nous conformons aux instructions de la militari police. sûrs de nous, monsieur castet prend un carnet, un crayon et prend le numéro du véhicule. l'ayant aperçu, une douzaine de ces individus veulent le retrouver. ils nous font comprendre avec ces signes que c'est l'homme qui avait un crayon qu'ils viennent chercher ; nous le cachons dans une pièce obscure et par une idée, l'une de nous, montre la porte de derrière. les voilà partis en toute hâte et je vous assure que nous n'emmenions pas large. une autre bande revient le lendemain ; c'est dans le garage qu'ils vont fouiller, c'est là que se trouve ma cuisinière. je m'enhardis et je leur fais comprendre que c'est à moi. pas si mauvais ceux-là, ils laissent ma cuisinière et en prennent une vieille qui était hors service. madame masson s'était sauvée d'un village, comme beaucoup l'on fait ; quand on a pu se diriger vers où il n'y avait plus de bombardements, un centre d'accueil était aménagé à st-nicolas. marie, andré et georges sont allés à valhey. les allemands ne mettaient pas le feu, mais leurs obus faisaient des dégâts d'une autre façon. la façade de notre maison, dont je vous ai dit dans une page de mon récit qu'on pouvait encore l'aménager est atteinte à nouveau. le 1er étage était complètement tombé ; plus d'espoir d'en retirer quelque chose. ce que je raconte dans cette dernière page se passait fin octobre début novembre. il fallait encore vivre dans nos abris, cave voûtée ; le froid commençait à se faire sentir et les obus allemands ne manquaient pas de nous harceler de jour comme de nuit. du 20 septembre jusqu'aujourd'hui, nous n'avions comme ravitaillement que nos propres ressources ; viandes de boucherie ne manquait pas, les animaux tués de part et d'autre étaient utilisés. les légumes, pommes de terre nous en avions,</Page><Page Number="21">mais il fallait les chercher dans les champs au risque des obus qui tombaient de part et d'autre. quand les allemands sont repartis définitivement, le ravitaillement en pain nous est venu du boulanger de valhey par l'intermédiaire des jeeps américaines. c'était déjà mieux. notre poulailler n'avait pas été brûlé, mais il était souvent visité par les voleurs. de cette façon, quand ils entraient les poules cherchaient à se sauver›' quoiqu'une fois, j'ai vu ma mère qui se démenait avec un officier américain qui en avait une en main. elle est arrivée à lui faire lâcher sa prise et nous avons mangé le coq. nous n'étions plus en si grand nombre dans la cave ; une bonne partie l'avait déserté soit par la route ou à travers champs. notre moral devenait mauvais et l'hygiène aussi laissait à désirer. le dernier bombardement, je m'en souviendrai longtemps. on nous fait savoir qu'un aumônier américain allait dire une messe à l'église qui déjà avait reçu pas mal d'obus. le maître-autel était encore en assez bon état, nous étions encore en assez grand nombre ; civils et militaires qui y assistaient, quant à la fin de la messe une salve de gros obus tombe sur le derrière de l'église tout près du mur. le pauvre aumônier, changeait de place, d'un côté, et d'autre et nous les assistants, nous savions plus où nous mettre. ma mère était avec moi, elle prend le bras et nous allons sous la chaire ; d'autres sortaient, l'aumônier se réfugie à la sacristie et rassure les gens qui paniquaient. mais comme je vous l'ai dit, c'est le dernier bombardement. le dernier canon qui tirait sur nous était près de l'étang d'ommeray. depuis le bois du haut de la croix installée, sur un arbre ; un poste d'observation avec une longue vue, ils nous avaient repérés et ils avaient plié bagage pour ne plus revenir. le générai leclerc approchait de strasbourg. c'était donc vers le 2 0 novembre. que dire encore ! que les personnes âgées ont très mal supporté le séjour dans les caves. madame diecher y est décédée ; notre grand-mère masson âgée de 84 ans décédait trois jours après en être sortie. je dois aussi signaler que pendant cette longue période l'esprit de solidarité s'est manifesté. le refuge dans les abris pour ceux qui n'en avaient pas. je me souviens aussi d'un grand service que m'a rendu monsieur joseph noël ; trois de nos chevaux avaient été tués dans la grange de mon frère, on n'avait pas pu les sortir en temps voulu à cause des bombardements et leurs cadavres sentaient mauvais. les allemands sont venus nous le signaler et nous n'avions plus d'homme puisqu'ils étaient faire des tranchées en alsace. c'est alors que monsieur noël s'offre à les sortir ; ce n'était pas un travail facile. les américains étaient en haut de cumont, ils nous ont quand même laissé faire et nous les avons traînés hors du village à 200 mètres dans un terrain où gisaient déjà plus de vingt cadavres de bêtes en état</Page><Page Number="22">de putréfaction. une dernière victime encore, c'est mon bon monsieur noël. il s'en va direction moncourt au lieu-dit harouémenil, il est touché par une mine. il est blessé gravement, il devra être amputé d'une jambe et il en souffrira le restant de ses jours. maintenant nous sommes fin novembre 1944, il nous faut prévoir l'hiver. nous récoltons par de bien mauvais temps des pommes de terre, denrées précieuses à cette époque de pénurie alimentaire. notre curé dit la messe dans une chambre du presbytère. l'église est les trois quarts démolie. 1938 mobilisation 1939. civils de nationalité allemande réunis à coincourt. la commune sert de lieu de repos pour les troupes arrière de la ligne maginot. mai 1940, un avion que l'on dit italien nous verse plusieurs bombes sur le village. - mai 1940, les allemands entrent en hollande, belgique, le nord de la france et entrent à paris. nous fuyons direction méhoncourt, les allemands y arrivent en même temps que nous. nous revenons de méhoncourt. 17 prisonniers dans les mobilisés du village ; quelques autres sont en zone libre, ils traverseront clandestinement la ligne et reviendront. 1941, 1942, 1943, nous sommes occupés. les allemands réquisitionnent. - 1942, monsieur victor jacquot est arrêté par la gestapo. 1944, l'armée allemande bat en retraite. - fin août, des jeeps américaines font des petites avancées dans le village. - 19 septembre, bataille de chars entre coincourt et arracourt : à 11heures nous recevons une décharge d'artillerie. - 23 septembre, les américains prennent le village ; les maisons brûlent. - 3 jours après, les américains se retirent et les allemands reviennent ; il en sera ainsi à trois reprises. bombardés par les uns et par les autres, les obus allemands ne brûlent pas, mais font de gros dégâts. - le troisième dimanche d'octobre 1944, les hommes valides sont emmenés par les allemands. nous sommes toujours dans les caves. - vers le 15 novembre, les allemands nous envoient les dernières bombes. - vers le 20 novembre, nos hommes emmenés sont libérés ; c'est l'entrée du général leclerc à strasbourg qui fait fuir les allemands. - nous sortons des caves.</Page><Page Number="23">je termine mon cahier commencé le 7 décembre ; nous sommes le 30 décembre 1991. fait à coincourt aline masson, née pierre le 3 mai 1900</Page><Page Number="24">photo www.sitlor.fr</Page></Pages></Search>